vendredi 20 janvier 2017

Bordarier à la galerie Jean Fournier
Comment qualifier ces grandes peintures carrées, d'une seule couleur mais pas vraiment monochromes puisque la couleur n'occupe pas toute la surface, avec en tout et pour tout comme "palette": du noir (une peinture), le vert très particulier du sulfate de cuivre (couleur de la "bouillie bordelaise dont on sulfate les vignes), du rouge et du violet (le violet de Mars)?
Avec une virtuosité impeccable dans le maniement du presque rien, Bordarier étale ses jus colorés avec une raclette jusqu'à ce que la forme - une forme quasiment informe, juste la forme de la couleur - prenne et atteigne les bords du tableau.
Il y a là quelque chose d'une pratique orientale ou ascétique de la peinture. Si pour le moine Citrouille de Shitao, un seul coup de pinceau, c'est toute la peinture, pour Bordarier l'étalement d'une flaque c'est la forme.
On évoquera le minimalisme, le monochromisme, toutes les pratiques du peu. Et il y a effectivement de ça. Les contempteurs du presque rien s'ébaudiront une fois de plus en dénonçant le néant de l'art contemporain. Et ils auront tort, car il n'y a là rien du gadget et rien de cynique.
Car ces peintures muettes, distantes sans être hautaines ni jouer sur le sublime produisent un effet très fort. On y sent une présence intense. Pas celle du peintre, pas celle d'une expression ou exhibition d'ego. Ce serait plutôt la présence muette et chaleureuse des fragments de fresques ou des tableaux de Piero della Francesca une fois qu'on a oublié l'histoire qu'ils racontent et qui ne nous concerne plus.
Mon expression à moi est plutôt compliquée - mais ce qui m'a rassuré, c'est que mon appareil de photo, pourtant pas trop mauvais, n'arrivait pas ou presque pas à "mettre au point". Ses logiciels perfectionnés n'arrivaient pas à trouver sur quoi se concentrer. Il m'a fallu chaque fois prendre quatre ou cinq clichés pour en avoir un d'acceptable. L'oeil de l'appareil était aussi décontenancé que l'oeil humain. J'y vois la marque de cette étrange réussite.
Jusqu'au 4 mars 22 rue du Bac Paris.

dimanche 15 janvier 2017

Galeries - Un parcours rapide le samedi 14 janvier 2016 à Paris

Avec la tendance expatriotique qu'ont les galeries parisiennes d'ouvrir des succursales à Bruxelles ou au Luxembourg, je me suis trompé. Je croyais que Buraglio exposait chez Bernard Ceysson- Paris, rue du Renard. Raté! C'était au Luxembourg.
Faute de Buraglio, j'ai rapidement parcouru chez Bernard Ceysson une exposition sur les animaux (avec la participation de Buraglio quand même) assez pathétique. Franchement, les animaux, c'est fini. Entre les abattoirs et les chiens-chiens, pas beaucoup de place pour l'inspiration.
Vincent Corpet 24 rue Beaubourg, une quasi rétrospective que l'artiste récuse comme telle, mais qui présente un choix de ses oeuvres sur près de 30 ans. Les meilleurs Corpet sont pour moi les plus picassiens - ceux où la distorsion des images a un sens visuel et non pas littéraire. Le jour où Corpet acceptera d'être lui-même sans jouer un double ou triple jeu, il sera convaincant.
Philippe Cognée chez Templon. Je n'aime pas trop cette peinture figurative cirée et patinée qui se complaît dans son savoir-faire, mais quand elle bascule dans l'abstraction ou la ruine, elle devient intéressante. C'était le cas aussi bien pour les vues de bâtiments ruinés que de foules qui se désagrègent en essaims de touches.
Alberto Cont chez Bendana Pinel. Au premier abord, la peinture de Cont semble abstraite géométrique cinétique - mais ce n'est rien de tel. Plutôt des vibrations sensibles, quasiment immatérielles. En plus superbe accrochage, pas surchargé, lumineux et calme. Incitation à prendre le temps de regarder intensément.
Michel Duport chez Baudoin-Lebon: toujours la même subtilité et délicatesse dans ces objets peintures en plâtre présentés comme des peintures sur de fausses cimaises. Il y a dans la même exposition quelques pièces de Limérat - mais je n'ai jamais trop accroché à ces reliefs graciles.
Last but not the least, Antoine Perrot et Jean-Gabriel Coignet chez Lahumière. 
Perrot est le peintre duchampien par excellence: il ne peint pas mais prélève des fragments de peinture (matières et couleurs) dans la réalité banale des objets que sont paillassons, rubans, tissus imprimés de plus ou moins bon goût. Le readymade mais...rendu à la peinture: du Duchamp rétinien. Et l'oeil de Perrot est subtil et poétique. D'un morceau de paillasson il vous fait un tableau abstrait géométrique. Peut-être devrait-il plus assumer le caractère poétique de son geste au lieu de se réfugier dans une ironie aujourd'hui un peu banale - mais je n'en suis que plus à l'aise pour dire tout l'intérêt de ce geste et la qualité sensible de cette appropriation. 
Les sculptures au sol de Coignet sont discrètement présentes - notamment une appartenant à sa série des Katarzina (en hommage évidemment à Katarzina Kobro). Comme Kobro, il devrait faire quelques petits formats: il y a encore une place pour la sculpture-bibelot car l'espace est aujourd'hui rare pour tout le monde, artistes compris.
Dernière remarque: dans ces galeries, pas ou presque pas de public jeune. On perçoit un glissement culturel net. Les nouvelles générations sont au café, dans les magasins de fripe, dans les clubs, sur leur tablette. 

samedi 31 décembre 2016


Penser avec les images

texte écrit à propos de la rétrospective de l'artiste vidéaste Rrose Present (Roser Teresa Gerona Ribas) dans l'exposition-festival Flux à Ars Santa Monica Barcelona jusqu'au 8 janvier). La traduction espagnole suit.
Roserpresent

J'ai eu la chance de rencontrer Rrose Present dès sa série de vidéos Infraleve et Museo de 2009, quand elle commençait à démonter les mécanismes de l'art contemporain et du monde de l'art, les critères esthétiques et le goût.
Ce n'est pas parce que certaines de ses séquences croisaient des idées que j'avais avancées dans L'art à l'état gazeux ou Critères esthétiques et jugement de goût que j'ai tout de suite aimé ce travail, même s'il ne faut jamais écarter la part de la vanité d'auteur, mais pour son intelligence aiguë, sa pertinence et son élégance : deux mains gantées de blanc manipulant sur fond noir quelques objets nous économisaient de longues démonstrations critiques.
L'homme de mots et d'arguments que je suis a toujours eu une immense admiration pour la clarté, l'intelligence, la profondeur et l'efficacité que les artistes visuels peuvent atteindre avec une seule image, quelques plans et trois ou quatre objets anodins. Combien de livres n'ont pas été écrits tout au long du XXème siècle pour dénoncer l'homme prothésé et mécanisé de la civilisation industrielle qui s'annonçait dès les années 1920 et qui règne depuis lors, alors que le dadaïste Raoul Hausmann en dit autant et même plus en une seule œuvre de 1917 – L'esprit de notre temps – avec une tête de mannequin en bois, un fragment de décimètre et quelques boîtes de métal de récupération.
Pareillement, ce que j'ai tout de suite admiré et admire toujours autant chez Rrose Present, c'est sa capacité à énoncer les choses les plus profondes en quelques images et quelques gestes.

Sa vidéo Life de 2013 montre en quelques dizaines de secondes comment une vie flamboie, danse, s'élève, se consume et finit par se réduire en cendres sur fond d'une silhouette aux gestes fragiles et gracieux. C'est à décourager le philosophe et le penseur qui ont besoin, eux, de longues et pesantes déductions – et c'est si juste sans rien qui pèse.
De même Réflexion de 2012 dit avec ces doigts qui ne parviennent pas à se libérer des fils d'un chewing-gum l'embarras et la difficulté de toute vraie réflexion. Le philosophe viennois Otto Neurath, qui commença par être proche de Wittgenstein, disait que toute interrogation philosophique a la forme « je ne sais plus où j'en suis ». Rrose Present le sait et le dit mieux que quiconque.

Ceci me conduit à la seconde raison de mon admiration pour le travail de Rrose Present : l'humour modeste et jubilatoire de ses démarches – un côté Tongue in cheek à la Duchamp, l'air de rien.
Les messages chez Rrose Present (et encore le mot « message » est-il inapproprié) ne sont jamais lourds ni pesants, à la différence de ce que l'on voit chez beaucoup d'artistes (y compris et surtout d'artistes vidéos) politiquement et socialement engagés – je ne veux nommer personne mais plusieurs noms connus auraient ici leur place -, qui nous martèlent des évidences aussi banales que des messages publicitaires, qui veulent nous montrer les faits à travers " le poids des mots et le choc des photos " (je cite le slogan publicitaire d'un hebdomadaire français de reportage à sensation, Paris-Match).
Les critiques de Rrose Present sont toujours subtiles, ironiques, graves mais sans lourdeur, sans perdre rien de leur acuité et encore moins de leur caractère offensif. J'en veux pour preuve la vidéo de 2004 Miracle House sur la spéculation immobilière, où, à l'aide d'une toute petite maison modèle réduit en plâtre changée de place et d'échelle selon les plans, elle passe en revue les mensonges du marché immobilier sous toutes ses facettes. Et pourtant cette vidéo est née d'une situation douloureuse et même horrible puisqu'une nuit de 2000, Rrose fut victime de la destruction de tout son appartement, lieu de vie et lieu de travail, probablement en raison d'un acte criminel pour rendre l'immeuble inhabitable et faire place à une opération de spéculation immobilière...

Rrose Present n'est pas seulement une intelligence critique et ironique. Il y a toujours une poésie étrange, sérieuse en même temps que détachée, dans le regard léger et amusé qu'elle porte sur la société et les rituels sociaux. Elle dit les choses graves et profondes avec grâce, dans les virevoltes d'une main ou les ondulations d'une silhouette. Ceci n'exclut pas la force de l'émotion mais s'il y a un refus, c'est bien celui de l'exhibitionnisme des sentiments.

Dans les années récentes, quelque chose de nouveau se passe.
Le travail est plus structuré, les séquences plus longues. Les images et les sons sont destinés à être présentés sur de grands moniteurs. Rrose Present travaille comme auparavant les scénarios à partir d'une idée-clef à la fois simple et forte, mais les images et les sons, au lieu de transmettre directement l'idée, deviennent des matériaux qui ajoutent une couche de sens à l'expression de l'idée.
L'idée simple en question peut être le brouillage et la cacophonie des images qui nous arrivent dans le déluge d'émissions des canaux d'information ; ce peut être la violence des affrontements qui se voient inévitablement grossis et esthétisés par les médias, l'énigme d'une image fixe brouillée tirée d'un film lui-même énigmatique de Samuel Beckett, l'idée de « sortir » - de quoi au juste ? Et pour aller où ? Partout ? Nulle part ? N'importe où ?
Les sons jouent maintenant un rôle important par leur présence ou leur absence, leur montée et leur disparition, par leurs variation d'intensité. Les images passent par des filtres, sont distordues en fonction des sons, colorées ou décolorées jusqu'à l'exténuation. Souvent la séquence part d'une abstraction et graduellement les scènes deviennent reconnaissables avec l'accompagnement des sons. Je suis particulièrement impressionné par la manière dont les sons nous accrochent aux images, un peu comme lorsque Marie-Jo Lafontaine captait l'attention par le martèlement des sons dans ses premières vidéos et notamment La Marie-Salope.
En fait, la densité du travail vidéo de Rrose Present a changé.
Auparavant, dans Pensar con las manos ou Infraleve, elle s'adressait directement à nous spectateurs avec une fausse naïveté dialogique – la fausse naïveté du dialogue socratique – en nous montrant ses idées et ses émotions sans s'arrêter au médium de l'image. Dans des séquences très courtes, les images devaient d'abord transmettre et pour cela être transparentes – comme une sorte de miroir sans tain qu'on traverse vers ce qui est dit et montré. Cette transparence qui semble si simple était en fait très travaillée : il fallait que l'image n'eût rien d'esthétique, rien qui détourne du concept, qu'elle soit compréhensible et " non-contemporaine " afin que la métaphore opère sans distraction par le passage dans le médium. Une camera fixe captait sur un fond noir les actions des protagonistes, ces mains gantées de blanc qui manipulaient les objets de la démonstration. Il n'y avait pas de réflexion sur l'image et tout l'effort portait sur le message.
Depuis 2013, Rrose Present fait passer ses idées sur la guerre, les migrations, la fragilité de la vie et du monde par un travail beaucoup plus sophistiqué, expérimental, sur les images, les sons – sur la vidéo comme médium. Elle dit elle-même qu'en prenant ses distances avec les codes du monde de l'art, qui sont aussi contraignants dans le monde de l'art vidéo que dans le monde de l'art tout court, elle s'est engagée dans une démarche plus expérimentale, plus personnelle et plus risquée aussi pour la communication.

Les réalisations de Rrose Present des dernières années montrent plus d'engagement dans deux directions – la critique sociale et politique et la vie personnelle. Ce qui était implicite sous le regard " désarmant " de l'humour apparaît explicitement mais aussi plus émotionnellement.

La critique sociale et politique de Rrose Present déborde maintenant les sujets de l'art - mais en faisant toujours une place importante au champ esthétique. Sa critique n'est en effet jamais directe mais passe, séjourne et se donne à travers le médium cette fois esthétisé.
Il y a là une intuition très forte de " l'esprit de notre temps ".
Nos modes de représentation esthétisent aujourd'hui tout ce qui passe à travers eux en le rendant virtuel, en le mettant à distance – tout bêtement en le « médiatisant » au sens de l'étymologie : que ce soient migrants, pape, manifestants, scènes de guerre électronique, tout devient matériau esthétique. On ne peut pas ne pas penser en regardant les vidéos de Rrose Present à Dziga Vertov et à son Homme à la camera : toute la réalité de la vie, toute sa pulsation, ses violences comme ses bonheurs, passent par l'image, par la camera, et maintenant par la vidéo devenue une sorte de Dieu qui voit tout, entend tout et sait tout – aussi bien pour les artistes que pour les militaires, les policiers, les gestionnaires de la ville et des espaces publics. Rrose Present dérègle ces modes d'appréhension en les parasitant, en les faisant passer par des filtres qui les décomposent, les colorent et les sonorisent, en un processus de montage et démontage en boucle.

Il y a aussi la vie personnelle – comme vie émotionnelle à la racine de cette volonté d'art qui est aussi bien source de la démarche qu'apaisement et baume pour les blessures.
Ici je m'aventure sur un terrain difficile, qu'on ne sait jamais trop comment aborder.
Jusqu'ici cette dimension émotionnelle était visible, mais à peine ou bien comme en passant, avec une pudeur qui gommait ce qu'il pourrait y avoir de pathétique sous un sourire - à travers les mains d'illusionniste de l'artiste ou sa silhouette gracieuse qui passait fugitivement. Elle était déjà plus visible à la nature même de l'interrogation de l'artiste – une interrogation revenant avec obstination sur les conditions de sa propre activité. Miracle House sublimait, au sens psychanalytique, la douleur d'une dévastation personnelle lors de la destruction de son lieu de vie. Pensar con las manos répondait mine de rien aux manipulations du monde de l'art contemporain.
Tout récemment, et notamment dans Tempesta, Rrose Present a pris directement pour matériau sa vie et sa mémoire à travers des flashes de souvenirs, des grondements de tonnerre, des éclairs de foudre. Ce n'est qu'un commencement, fort et même violent.
Le plus intéressant en ce point est que ce changement est porteur d'un effet d'après-coup qui fait revoir autrement toute l’œuvre : le spectateur attentif ne peut pas ne pas projeter en arrière sur les œuvres un regard conscient de ces chocs émotionnels forts qui les animent, les suscitent et l'alimentent. Rrose Present est un séismographe. Je crois même que s'il y a un sens à donner au " Present " de son nom, c'est bien ce sens de " présence immédiate aux choses, aux personnes, aux événements ", à tout ce qui fait la richesse d'un monde.
Si Rrose Present va plus avant dans cette direction, elle risque de nous donner quelque chose d'encore plus intense et perturbant car sa sensibilité était jusqu'ici tenue à distance par la volonté de transmettre. Si ces barrières s'effacent, cette œuvre déjà très riche prendra une dimension impressionnante, sans perdre de sa subtilité...
Paris 10 octobre 2016

Pensar con las imágenes

Tuve la oportunidad de conocer a Rrose Present a través de su serie de vídeos Pensar con las manos, 2009, cuando ella empezaba a desmontar los mecanismos del arte contemporáneo, del mundo del arte, los criterios estéticos y de gusto.
No
fue debido a que algunas de sus secuencias (Infraleve y Museo) convergían con las ideas que yo había avanzado en El Arte en estado gaseoso o Critères esthétiques et jugement de goût que su trabajo me agradó desde el principio, aun a pesar de la vanidad que como autor pudiera ejercer sobre mi. Fue por su aguda inteligencia, su pertinencia y elegancia: dos manos enguantadas en blanco sobre fondo negro manipulando algunos objetos nos economizaban largas explicaciones críticas.
Como hombre de palabras y argumentos que soy siempre he sentido una inmensa admiración por la claridad, la inteligencia, la profundidad y la eficacia que algunos artistas visuales pueden llegar a alcanzar con una sola imagen, algunos planos y tres o cuatro objetos ordinarios. Cuantos libros no se han escrito a lo largo del siglo XX para denunciar al hombre-prótesis y mecanizado de la civilización industrial, que ya se empezó a anunciar en 1920 y que impera desde entonces, mientras que el dadaista Raoul Hausmann dijo lo mismo o más en una sola obra de 1917 – El espíritu de nuestro tiempo - con una cabeza de maniquí de madera, un fragmento de cinta métrica y algunas latas de metal recicladas.
Del mismo modo, lo que de inmediato admiré y sigo admirando hoy en Rrose Present es su capacidad para enunciar las cosas más profundas en solo algunas imágenes y unos pocos gestos.

Su vídeo
Life del 2013 muestra en poco menos de 10 segundos como una vida se enciende, baila, se eleva, se consume y acaba reducida a cenizas sobre el fondo de una silueta con gestos frágiles y elegantes. Es para desalentar al filósofo y al pensador ya que ellos necesitan de largas y pesadas deducciones – y aquí en cambio nada pesa.
Asimismo en Reflexión del 2009 -12 con unos dedos que no consiguen liberarse de los hilo de una goma de mascar nos hablo sobre lo embarazoso y dificultoso de toda verdadera reflexión. El filósofo vienés Otto Neurath, que en sus inicios fue próximo a Wittgenstein, decía que toda interrogación filosófica tiene la forma de “je ne sais plus où j'en suis”. Rrose Present lo sabe y lo dice mejor que nadie.

Esto me lleva a la segunda razón por la que admiro el trabajo de Rrose Present: el humor modesto y jubiloso de sus planteamientos – con un toque “Tongue in cheek” a la manera de Duchamp, como quien no quiere la cosa.
Los mensajes en Rrose Present (e incluso la palabra "mensaje" es inapropiada) no son jamás densos ni pesados, a diferencia de lo que sucede con muchos artistas (incluidos y sobre todo los de vídeo) comprometidos política y socialmente. No voy a dar nombres, pero varios nombres conocidos tienen su lugar aquí – que nos bombardean con evidencias tan banales como las de los mensajes publicitarios, que quieren mostrarnos los hechos a través de “el peso de las palabras y el impacto de las imágenes” (cito el eslogan publicitario de un semanario francés de reportajes sensacionalistas, Paris-Match).
Las criticas de Rrose Present son siempre sutiles, irónicas, graves pero sin pesadez, no pierden nada de su agudeza y menos aún de su carácter ofensivo. Un ejemplo de ello es el vídeo del 2004 Miraclehouses sobre la especulación inmobiliaria, donde con una pequeña casita modelada en yeso cambiandola de lugar y de escala según los planes, ella pasa revista a las mentiras del mercado inmobiliario bajo todas sus facetas. Y sin embargo este vídeo nació de una situación dolorosa y hasta horrible ya que una noche del 2000, Rrose fue víctima de la destrucción de todo su piso, que era su vivienda y lugar de trabajo, probablemente por un acto criminal para convertir en inhabitable el inmueble y dar paso así a una operación de especulación inmobiliaria...

Rrose Present no posee solamente una inteligencia crítica e irónica. Siempre hay una extraña poesía. Seria y al mismo tiempo desenfadada, en la mirada ligera y divertida con la que ella observa la sociedad y los ritos sociales. Ella dice las cosas graves y profundas con gracia, en los volteos de una mano o en las ondulaciones de una silueta. Esto no excluye la fuerza de la emoción, pero si de alguna cosa huye, es del exhibicionismo de los sentimientos.

En los últimos años, algo nuevo está pasando.
El trabajo está más estructurado, las secuencias son más largas. Las imágenes y los sonidos están destinados para ser proyectados en pantallas de gran formato. Rrose Present trabaja como anteriormente los escenarios a partir de una idea-clave a la vez simple y fuerte, pero esta vez las imágenes y los sonidos en lugar de transmitir directamente la idea se convierten en materiales que añaden una capa de significado a la expresión de la idea.
La idea simple en cuestión puede ser la interferencia y la cacofonía de las imágenes que nos llegan del diluvio de emisoras de los canales de información; puede ser la violencia de los enfrentamientos que vemos inmediatamente magnificados y estetizados por los medios de comunicación, el enigma de una imagen fija intervenida extraída de un film a su vez enigmático de Samuel Becket, la idea de “salir”. ¿De qué? ¿Para ir dónde? ¿A todas partes? ¿ A ningún lugar? ¿A cualquier lugar?
Los sonidos ahora adquieren un papel importante por su presencia o ausencia, su aumento o desaparición, por sus variaciones de intensidad. La imágenes pasan por filtros, están distorsionadas en función del sonido, coloreadas o decoloradas hasta la extinción.
A menudo la secuencia parte de una abstracción y gradualmente las escenas se hacen reconocibles con el acompañamiento del sonido. Estoy particularmente impresionado por la manera en que los sonidos nos aferra a las imágenes, un poco como cuando Marie-Jo Lafontaine capta la atención por el martilleo de sonidos en sus primeros vídeos y especialmente La Marie-Salope.
De hecho, la densidad del trabajo en vídeo de Rrose Present ha cambiado.
Anteriormente en
Pensar con las manos o Infraleve, se dirigía directamente a nosotros espectadores, con una falsa ingenuidad dialógica – la falsa ingenuidad de un diálogo socrático – mostrándonos sus ideas y sus emociones sin pararse en el medio de la imagen por si misma. De secuencias muy cortas, las imágenes principalmente debían transmitir, y para ello habían de ser transparentes - como una especie de espejo unidireccional que se atraviesa hacia lo que es mostrado y dicho.
Esta transparencia que parece tan simple es fruto de un trabajo muy elaborado: era necesario que la imagen no tuviera ningún mimetismo estético, que nada la distrajera del concepto, que fuera inteligible y “no-contemporánea” con el fin de que la metáfora operara sin distracción al pasar por el medio.
Una cámara fija captura sobre un fondo negro las acciones de las protagonistas, estas manos (con o sin guantes blancos) que manipulan los objetos de la demostración.
No había reflexión sobre la imagen - medio, y toda el esfuerzo revertía en el mensaje
Il n'y avait pas de réflexion sur l'image et tout l'effort portait sur le message.
Después del 2013, Rrose Present muestra sus ideas sobre la guerra, las migraciones, la fragilidad de la vida en el mundo con un trabajo mucho mas sofisticado, experimental, sobre las imágenes, los sonidos – sobre el vídeo como médium. Ella dice que tomó distancia con los códigos del mundo del arte, que son tan constrictivos en el mundo del arte del vídeo como en el mundo del arte en general, embarcándose en un planteamiento más experimental, más personal y arriesgado en cuanto a la comunicación.

Las realizaciones de Rrose Present de los últimos años muestran un mayor compromiso en dos direcciones – la crítica social y política y la vida personal. Lo que antes estaba implícito bajo la mirada "desarmante" del humor ahora aparece más explícita y también algo más emocional.

La crítica social y política de Rrose Present ahora desborda los temas del arte – pero dejando siempre un lugar importante al campo estético. Su crítica, efectivamente. nunca es directa pero pasa, permanece y se lleva acabo a través del medio esta vez estético.
Hay una intuición muy fuerte de "el espíritu de nuestro tiempo."
Nuestros modos de representación estéticos actuales y todo lo que pasa a través de ellos en el hacer virtual, manteniendo una distancia – tontamente en el "mediador" en el sentido etimológico: tanto si se trata de inmigrantes, del Papa, de manifestantes como de escenas de guerra electrónica; todo se convierte en material estético.
Uno no puede dejar de pensar mientras ve los vídeo de Rrose Present en Dziga Vertov y su
Hombre de la cámara: en toda la realidad de la vida, en toda su pulsión, sus violencias y sus felicidades, pasan por la imagen, por la cámara y ahora por el vídeo convertido en una especie de Dios que lo ve todo, lo oye todo y lo sabe todo – tanto en lo que concierne a los artistas como a los militares, policías, administradores de la ciudad y de los espacios públicos. Rrose Present interfiere estos modos de aprehensión parasitándolos, haciéndolos pasar por los filtros que los descomponen, los colorean y los sonorizan, en un proceso de montaje en bucle.

También hay la vida personal – como la vida emocional en al raíz de esta voluntad de arte que es a su vez fuente del proceso como apaciguador y bálsamo para las heridas.
Aquí me aventuro en un terreno difícil, que nunca sabe muy bien como abordar.
Hasta ahora esta dimensión emocional era visible, pero apenas o de paso, con un pudor que borraba con goma lo que podría allí haber de patético bajo una sonrisa - a través de las manos de ilusionista del artista o su silueta graciosa que pasaba fugazmente.
Ella era más visible en la naturaleza misma de la interrogación del artista - una interrogación que vuelve obstinadamente sobre las condiciones de su propia actividad. Miraclehouses sublimadas, en el sentido psicoanalítico, el dolor de una devastación personal después de la destrucción de su lugar de vida. Pensar con las manos respondía, como quien no quiere la cosa, a las manipulaciones del mundo del arte contemporáneo.
Muy recientemente y especialmente en "Tempesta", Rrose Present ha tomado como material su vida y su memoria a través de flashes de recuerdos, de truenos, de relámpagos. Esto no es más que un principio, fuerte e incluso violento.
Los más interesantes en este punto es que este cambio es portador de un golpe de efecto que hace revisitar de otro modo toda su obra: al espectador atento le es imposible no proyectar retrospectivamente sobre las obras una mirada consciente de estos shocks emocionales fuertes que las animan, las suscitan y las alimentan. Rrose Present es un sismógrafo. Creo incluso que si hay un sentido que atribuir a "Present" de su nombre, este sería el de "presencia inmediata de las cosas, de las personas, de los acontecimientos", de todo lo que hace la riqueza de un mundo.
Si Rrose Present ahonda en esta dirección, corre el riesgo de darnos algo todavía más intenso y perturbador debido a que hasta ahora su sensibilidad fue mantenía a distancia por la voluntad de transmitir. Si estas barreras desaparecen, esta obra ya de por si rica tomará una dimensión impresionante, sin perder el más mínimo de su sutileza...


el 10 de octubre 2016

mercredi 7 décembre 2016

Note de lecture

Insomnie brève cette nuit.
Je la soigne avec la lecture de Virginia Woolf et tombe sur un fulgurant passage de ses mémoires A Sketch of the Past, où elle relate une agression sexuelle subie quand elle était toute petite:
"Once, when I was very small, Gerald Duckworth lifted me onto the slab outside the dining room for standing dishes upon and as I sat there he began to explore my body. I can remember the feel of his hand going under my clothes; going firmly and steadily lower and lower. I remember how I hoped that he would stop, how I stiffened and wriggled as his hand approached my private parts. But it did not stop. His hand explored my private parts too. I remember resenting, disliking it - what is the word for so dumb and mixed feeling? "
Alice Miller en parle dans Ta vie sauvée enfin, p. 31 (traduction chez Flammarion en 2008 - je ne trouve pas le titre anglais).

lundi 28 novembre 2016

Leçons de la primaire à droite en quelques lignes

1) Force et dynamisme de l'électorat, non seulement en volume de participation mais plus encore en résolution - avec l'amplification sans appel du score de Fillon et la volonté claire de rassemblement (les reports de voix vers Fillon sont forts partout, y compris chez ceux qui avaient voté....Juppé);
2) Demande très forte de renouvellement de la classe politique: après Sarkozy, exit Juppé. Le prochain sur la liste devrait être Hollande.
3) L'illusoire prééminence de Juppé s'est finalement dissipée: il n'était qu'un pis-aller pour ceux qui ne voulaient plus en aucun cas de Sarkozy
4) Il y a un très grand désir de droite après des décennies de socialo-chiraquisme, c'est-à-dire de demi-mesures catégorielles et corporatistes alors même que s'aggravent les fractures sociales, l'insécurité (culturelle et quotidienne) et que les problèmes structurels empirent (notamment l'effondrement de tout le système éducatif - à tous les niveaux, supérieur compris).
5) La gauche est explosée faute d'avoir su faire son aggiornamento rocardien. Hollande était certes réformiste mais trop couard, manipulateur, bureaucratico-technocratique pour avoir le courage de ses intentions.
6) Conséquence la plus importante pour tous: le FN se voit repoussé sur ses fondamentaux populistes-socialistes - et donc à gauche. Il sera de plus en plus difficile de distinguer paléo-communisme, mélenchonisme, bobo-gauchisme et frontisme.
C'est la bonne nouvelle de ce déplacement des positions.

lundi 21 novembre 2016

Les rêveries de Bernex et leur profondeur.


Texte publié à l'occasion de l'exposition d'Olivier Bernex au Musée Granet à Aix-en-Provence, du 19 novembre 2016 au 19 février 2017
ci-dessus: Première et septième rêveries (200cmx200cm)

Les peintures récentes d'Olivier Bernex sont intéressantes à plusieurs titres.

Au premier abord, pour l’œil innocent, ce sont d'abord de grandes peintures expressionnistes et tourmentées, très colorées, faites à gestes vifs et parfois rageurs. On y voit des visages mais aussi des objets, des personnages, des fragments de nature, des fleurs et des fruits, le tout étant néanmoins noyé, englouti mais aussi unifié et intégré dans le tourbillon pictural. On sent bien que se mêlent dans des proportions qui d'abord nous échappent impressions de la nature, idées et rêveries de l'artiste, voire cauchemars, obsessions et émotions. Beaucoup de choses se fondent dans une sorte de maelstrom, sans que les peintures basculent ni du côté de la nature ni du côté de l'intériorité. Le dehors et le dedans se mélangent de manière inextricable et pourtant ajustée avec beaucoup d'art.

Ceux qui connaissent un peu l’œuvre de Bernex savent que c'est là son style, balançant sans cesse entre le motif et l'expressivité personnelle, entre les choses et la sensibilité, entre la poésie colorée et une sorte de fureur "fauve" qui ne doit pas surprendre dans la tradition marseillaise provençale à laquelle il fait honneur, notamment celle du merveilleux Seyssaud.

L’œil devient moins innocent quand les travaux qui accompagnent ces grands formats suggèrent une histoire bien plus compliquée que celle d'une expression.
Il y a en effet d'évidence tout un travail d'études préparatoires, qui se précise au fur et à mesure que l'on passe des esquisses préparatoires au détail des dessins, fusains et pastels réalisés sur le motif, croquis fougueux, inspirés mais aussi attentifs et observateurs, où Bernex s'attache à saisir tout à la fois ce qu'il voit, ce qu'il ressent, ce qui l'émeut et ce à quoi la nature le fait songer.

L'ordre se renverse alors et l'on se rend compte que ce qui paraissait au départ des peintures spontanées est en fait réfléchi, composé, construit à partir de ces matériaux de départ qui, eux, sont spontanés et immédiats. Des moments de vision, de sensation et d'émotion ont été construits en un grand tableau.

Les choses vont se compliquer encore (et c'est bien pourquoi ces peintures sont si riches et intéressantes) quand on lit que la série de ces peintures s'intitule "Rêveries du Garlaban".
Car il y a là une double référence sur laquelle on doit s'arrêter.

Il est fait référence à des promenades régulières du peintre dans le massif du Garlaban, au dessus de Marseille et d'Aubagne, mais aussi aux Rêveries du promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau qui datent de la fin du XVIIIème siècle, quelques années avant le début de la Révolution française, écrites entre 1776 et 1778, juste avant que l'écrivain ne meure.

Arrêtons-nous sur chacune de ces références car elles disent beaucoup.

Le massif du Garlaban est une montagne en forme de bloc de calcaire qui se dresse au dessus de Marseille et d'Aubagne, dont le sommet – le Garlaban précisément – s'élève à plus de 700 mètres. C'est un massif encore préservé mais entouré des faubourgs et banlieues proliférantes et distendues de Marseille, avec autour un paysage résidentiel mité, sans que pour autant et même au contraire la sauvagerie du massif disparaisse. Elle n'en prend même que plus de force. Le Garlaban, c'est surtout la beauté provençale et marseillaise, éclatante et rude, mais aussi magique et mystérieuse. Comme il en est d'ailleurs des deux autres massifs fameux et proches, celui de la Sainte Baume et celui de la Sainte Victoire. Le citadin peut tout à coup s'y dépayser, s'y perdre ou du moins perdre la ville, ses rythmes et ses bruits, pour accéder à une atmosphère sauvage, presque magique et sacrée. Bernex, qui n'habite pas loin de ce massif, est un habitué de ces ressourcements et ses notes préparatoires nous disent ses sensations, ses émotions, ses rêveries et même ses cauchemars.
Rêveries, parlons-en justement à propos de la seconde référence, celle à Rousseau.
Les Rêveries du promeneur solitaire sont la dernière œuvre de Rousseau, inachevée et publiée après sa mort. Elles constituent une étape marquante et majeure de la naissance de la sensibilité romantique, avec ses tourments, ses communions avec la nature, ses emportements d'imagination.
Je n'en rappelle que l'ouverture pour que l'on mesure bien l'étrangeté et la force du geste littéraire :
"Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. (…) Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ?".
Et quelques pages plus loin, Rousseau le persécuté et le solitaire poursuit :
"Tout ce qui m'est extérieur m'est étranger désormais. Je n'ai plus en ce monde ni prochains ni semblables ni frères. Je suis sur la terre comme dans une planète étrangère où je serais tombé de celle que j'habitais".
Et donc :
"Livrons-nous tout entier à la douceur de converser avec mon âme, puisqu'elle est la seule que les hommes ne puissent m'ôter".
Dans cette disposition d'esprit, Rousseau va suivre le courant de ses rêveries pour tenter de saisir son âme :
"je me contenterai de tenir le registre des opérations sans chercher à les réduire en système".
Rousseau va ensuite nous livrer une série de dix "promenades".

C'est exactement ce qu'entreprend ici Bernex avec sa série de tableaux, en suivant précisément les étapes de la démarche de Rousseau et en en rajoutant de son cru.
Bernex cherche ainsi à retrouver ses émotions, ses emportements, les sensations, les émotions engrangées au cours de ses promenades.
A la manière de Rousseau, il n'en fait pas un système mais reconstruit chaque fois, en chaque expérience, une rêverie autour d'une thématique, dont on voit aisément, selon les tableaux, qu'elle va de l'étrangeté à la crainte, du désir aux ténèbres, du paysage extérieur presque serein au paysage intérieur agité ou angoissé, du bonheur entrevu à la mort anticipée, de la communion avec la nature à la peur de s'y perdre, de l'ordre du monde à son chaos.


Je ne poursuivrai pas cette exégèse car elle ferait entrer dans la psychologie profonde de l'artiste et ce n'est pas mon rôle puisque je parle seulement de l'artiste et de son art.Je livre quand même un fil conducteur, même avec quelques doutes : un certain Raymond Bernex a donné une édition commentée...des Rêveries du promeneur solitaire...

Je voulais juste mettre en évidence l'intensité et la densité dont ces peintures sont chargées et donner quelques suggestions sur les raisons pour lesquelles elles nous touchent et à notre tour nous font entrer dans la rêverie.


mercredi 16 novembre 2016

Formes de l'invisibilité. 


Texte paru dans Le 1, numéro 128 du 2 novembre 2016 intitulé "Salauds de pauvres".

Laurent Greilsamer m'avait fait la gentillesse de me demander un "texte de philosophie" sur la pauvreté.
J'en étais bien embêté car je trouvais quelque chose d'indécent à "ratiociner" sur la pauvreté, soit à la manière scolaire-Enthoven (Poros, Penia, le Banquet, etc.) soit à la manière larmoyante compassionnelle style "les exclus" ou "l'accès à l'universel" version Marx-Christ-théologie du dénuement.
J'ai choisi de juste décrire des formes de pauvreté à partir de quelques expériences.
Ce que j'écris des Roms pouvait choquer mais dans le même numéro du 1, Patrick Declerck, qui a fait l'expérience du SDF pour de bon, était encore plus sévère que moi...
J'avais été impressionné aussi par l'histoire que m'avait contée un guide de haute montagne qui avait vécu deux ans dans sa voiture suite à son divorce et à  la perte de son logement. Il ajoutait que pour lui c'était assez facile car il avait l'habitude de bivouaquer...


C'était en 1987, à Bombay. Dans l'hôtel très local où je résidais, j'assistai un jour, ébahi, au traitement des immondices dans la cour intérieure. Quatre hommes passèrent la journée entière à faire le tri des déchets en bavardant : les plastiques, le fer-blanc, les papiers et tissus, les déchets organiques – il n'y avait pas de verre. Le soir tout était net. C'était la pauvreté et sa débrouille. Des photographes ont fait depuis toute une carrière esthétique sur ces enfants des pays pauvres qui fouillent les montagnes d'immondices.
Lors du même séjour, au cours d'une déambulation sur le front de mer, pas loin du quartier d'affaires opulent, je vis une scène qui me hantera jusqu'à ma mort: une femme, âgée mais sans âge, totalement, absolument nue, sous un voile blanc transparent – l'image même du dénuement. Pas l'image de la pauvreté mais du dénuement. Avec rien, sans bagage, pas même une écuelle pour mendier - juste une main recroquevillée sur rien. 

Après un tel commencement, il y a quelque chose d'indécent à réfléchir sur la pauvreté. Décrire vaut parfois mieux que faire semblant d'analyser. 
Nos "pauvres" à nous sont différents – et pour une fois, on aura du mal à pousser la complainte "d'un monde que nous avons perdu".
Il y a les pauvres organisés – qui ont leur poste de travail et leurs horaires fixes, dont les revenus sont relevés à heures fixes aussi par des chefs ou cheffes, qui remballent le soir leurs affaires pour rejoindre je ne sais quel campement. Il faut oser dire qu'une grande partie de la pauvreté Rom est minutieusement et brutalement organisée et contrôlée par des mafias.
Il y a les isolés qui font la manche dans le métro ou les lieux publics avec des discours stéréotypés appris dans je ne sais quelle académie à la Dickens pour SDF-quêteurs. Seuls les plus originaux et les plus maladroits s'en tirent en suscitant admiration pour la performance ou pitié pour le ratage.
Des migrants, je n'en ai pas vus dans le quartier chic où j'habite, sauf sous la forme des mêmes Roms se rebaptisant soudain en "famille syrienne réfugiée" (avec écriteau ad hoc).
Les pauvres, je les croise encore sous la forme proprette et déléguée de ces étudiants sympathiques et roses qui le samedi à la porte du supermarché, habillés de t-shirt à slogans humanitaires (la dernière fois, c'était "tous différents, tous ensemble" - bien trouvé monsieur le communicant!) vous tendent des listes de produits à acheter "pour leurs pauvres". Business, business charité, charité business.
Dans une société obsédée par l'argent, il y a encore les pauvres ruinés, ceux qui ont eu de l'argent et n'en ont plus ou plus beaucoup – ces chanteurs, acteurs, sportifs, vedettes de téléréalité, escrocs, qui ont manqué leur reconversion, qui n'ont pas su gérer leur fortune d'un jour –. On n'oubliera pas Tapie le "ruiné de chez ruiné" – ...une formule typique du monde du luxe.
Restent les pauvres à peine visibles. On se surprend à les trouver au détour d'un couloir de métro ou d'une rue, vieillards encore bien mis, jeunes femmes au regard vide parce que gêné ou ailleurs, qui ne devraient pas être là et qui se cachent autant qu'ils se montrent aux endroits incongrus où ils se postent. Ils nous rappellent soudain l'immense partie immergée de l'iceberg pauvreté: ces retraitées (car ce sont surtout des femmes) qui touchent 400 euros par mois, ces membres d'un couple divorcé qui se retrouvent à dormir dans une voiture, une roulotte ou dans les gares. Vraiment invisibles et qui résignés ne demandent plus rien.