samedi 11 mars 2017

Citoyenneté et fraternité: un essai de clarification conceptuelle.

texte d'une intervention au cours de la rencontre de Pax Christi France sur le thème De la citoyenneté à la fraternité, le samedi 11 mars 2017 à Paris, Faculté catholique de la rue d'Assas.

Les deux notions de citoyenneté et de fraternité sont associées pour nous dans la devise de la République française (adoptée en 1848), mais elles ne ressortissent pas de manière évidente au même registre.
La notion de citoyenneté renvoie à l'appartenance à une communauté politique. Elle définit les conditions d'appartenance à un corps politique d'une certaine nature.
Celle de fraternité renvoie en premier lieu au registre de la famille – mais il y a beaucoup de formes de la famille et donc aussi des formes différentes de fraternité -, puis de manière plus large au champ de la sociabilité et des sentiments sociaux. Il est possible que le lien civique ait besoin de se fortifier dans des sentiments et des affections mais ceux-ci sont d'un registre "sentimental" différent dont on peut se féliciter pour ce qu'il apporte en plus, mais qu'on peut aussi redouter compte tenu du peu de stabilité et de l'obscurité des sentiments. Sans oublier une autre dimension encore, la dimension religieuse qu'exprime l'idée de frères en humanité, que cette fraternité soit mise explicitement sous le signe de Dieu le père ou sous celui d'une communauté de tous les humains – l'espèce humaine.
Je procéderai de manière simple en examinant l'une à la suite chacune des notions en jeu. Cela devrait permettre de mettre en évidence petit à petit comment elles peuvent s'articuler, jusqu'à quel point aussi elles peuvent le faire sans que naissent des difficultés dues à leur spécificité.

Je commence par la citoyenneté..
La première chose à dire est que ni conceptuellement ni historiquement la citoyenneté ne va forcément de pair avec la nationalité. La citoyenneté renvoie à l'appartenance à une communauté politique d'une certaine nature, appelée dans la tradition européenne (voire "occidentale") parfois polis (πολις), parfois civitas, plus tard Res publica ou République, corps politique ou body politic, ou encore commonwealth. Initialement la communauté est associée à la ville qui réunit des citoyens sinon dispersés. Par la suite la communauté s'étend à plusieurs villes ou un territoire et elle peut devenir abstraite au sens de "ce-que-les-citoyens-ont-en-commun" – la Res publica. Elle est en ce sens non familiale, non clanique – même si se réunissent des familles, des clans, des villages. Comme le dit le terme largement répandu à partir du XVIIè siècle de "Commonwealth" – mais c'était déjà formulé de cette manière dans la Politique d'Aristote - cette communauté vise à assurer le bien commun de ses citoyens, le premier bien étant la sécurité ou la paix. Il est tout à fait possible que les citoyens partagent des croyances religieuses, des sentiments et même des liens de sang, mais ces "liens" sont seconds.
Qui dit "citoyens" dit forcément "non-citoyens". Qui sont ces non-citoyens?
A l'extérieur, ce sont les "étrangers", ceux qui ne sont pas de la communauté et qui peuvent être soit des étrangers étrangers, soit carrément des ennemis. En ce sens Carl Schmitt a raison de poser qu'une catégorie fondatrice de la politique est le couple ami/ennemi. Toujours est-il que les étrangers ne bénéficient pas des mêmes lois que les citoyens.
A l'intérieur, il y a aussi des non-citoyens. Ce sont les esclaves, les serfs ou les métèques venus faire du commerce. Ce sont aussi les personnes en situation provisoire ou définitive de minorité: enfants, incapables majeurs, aliénés, femmes jusqu'à il y a peu (en France 1946!) ou, dans certains cas, personnes déchues de leurs droits civiques.
Un citoyen n'est donc ni un parent, ni un croyant, ni un frère de sang, ni un membre de l'ethnie – c'est juste un membre du corps politique.
Au fur et à mesure que se construisaient les États, la notion de corps politique est devenue plus abstraite, se libérant graduellement des autres formes de lien social qui pouvaient accompagner l'appartenance civique: la cité n'est plus la ville avec ses dieux et ses familles et les citoyens sont réunis par leur seule appartenance civique. Avec ce progrès de l'abstraction politique vient la floraison des théories du contrat social.
Celles-ci naissent toutes à partir de la fin du XVIè siècle face à deux questions redoutablement pratiques: à qui doit-on obéissance? Comment en finir avec les guerres de religion?
La question "à qui obéir?" se pose quand s'articulent mal ou entrent en conflit des loyautés différentes: faut-il obéir au Pape, à l'Empereur d'occident (c'est la guerre interminable des Guelfes et des Gibelins en Italie), aux seigneurs en leurs principautés, aux rois, aux échevins et magistrats des villes? La réponse est simple et directe: il faut obéir à soi-même en tant que l'on est membre du corps politique que l'on a voulu. Toutes les théories du contrat social introduisent la notion d'un "souverain" qui n'est pas un roi, un seigneur ou un pape mais le peuple que les citoyens ont décidé de former. Et ils ont décidé de former ce peuple en tout premier lieu pour sortir de la guerre et de l'insécurité – caractérisé comme "état de nature" mais dont la réalité empirique n'a pas beaucoup d'importance, sinon sous la forme des dévastations de la guerre.
La question de l'organisation du pouvoir de ce "souverain" n'est pas sans importance, mais elle est seconde: elle reçoit des réponses variables selon qu'on s'en remet à un souverain absolu (Hobbes), à un monarque constitutionnel (Locke), à une démocratie directe (Rousseau) ou un régime représentatif (Kant).
Quant aux guerres de religion, après les ravages du XVIè siècle, elles conduisent à écarter de plus en plus les croyances religieuses du champ politique. Cela ne se fait pas en un jour tant l'emprise du Christianisme est grande, mais la tendance est à confiner de plus en plus les croyances dans le for intérieur et à écarter les croyances religieuses des pratiques politiques.
C'est pourquoi si on pouvait au départ encore associer communauté politique, religion, clans et même ethnie, les doctrines du contrat social et du souverain finissent par ne plus poser comme bases de la communauté que le libre choix des citoyens de se soumettre à une autorité pour bénéficier de la paix et de la protection des lois indispensables au développement de l'industrie humaine et donc au bien-être et à la civilisation.
On voit ainsi se former l'idée que la communauté civique ou citoyenne, la "République", est différente de toutes les autres formes de communauté politique possible: qui dit citoyen dit liberté et les membres d'une communauté politique à base religieuse, ethnique, clanique ou totalitaire ne sont pas des citoyens – ce sont selon les cas des croyants, des fidèles, des cousins ou des frères, des camarades ou des matricules. Si on parle néanmoins de citoyens nord-coréens, iraniens ou saoudiens, c'est par laxisme et en confondant justement nationalité et citoyenneté.
Une telle construction théorique – qui a présidé quand même à la mise en place d'institutions solides et plutôt satisfaisantes dans les pays dits démocratiques – peut faire l'objet d'une critique centrale: elle privilégie la loyauté civique sur la sociabilité et fait soutenir cette loyauté par des décisions raisonnables plutôt qu'affectives. Elle relève du rationalisme politique.
A quoi l'on objecte aisément que l'homme est un animal d'émotions, de sentiments et de croyances et que le rationalisme politique aura toujours du mal à neutraliser ces dimensions de l'humain.
Ce type d'argument est aujourd'hui répandu: les communautaristes avancent qu'un individu humain n'est rien sans son épaisseur culturelle; les penseurs du soupçon dénoncent l'illusion des choix raisonnables d'un individu qui n'est qu'un avatar de l'homo œconomicus; les croyants réintroduisent leurs dieux plus puissants que toute raison; les populistes de gauche dénoncent l'individualisme, toujours néo-libéral, consubstantiel à la citoyenneté éclairée; les populistes de droite en appellent aux traditions et aux racines, quand ce n'est pas à l'ethnie. En fait tous ces arguments qui se prétendent différents disent la même chose: la raison doit être l'esclave des sentiments et des passions.
A quoi on peut répondre en retour exactement comme le faisaient les théoriciens du contrat: si vous préférez l'insécurité, la violence, le désordre des passions et l'affrontement des croyances, libre à vous de vous détourner de la raison mais ne venez pas vous plaindre ensuite de ce qui vous arrive.

Venons en maintenant à la fraternité.
Les sens du mot varient sur un éventail large et la notion n'est pas aussi claire qu'on croit.

Au sens strict, la fraternité est familiale – sauf que les formes de la famille sont innombrables à travers cultures et populations. Nous vivons, pour notre part, sur l'idée maintenant usée d'une famille monogamique stable où frères et sœurs sont frères de sang issus des mêmes parents. Sauf que la polygamie a été et continue à être répandue et qu'elle prend un nouveau visage chez nous à travers la polygamie non plus simultanée mais sérielle des divorces et remariages donnant naissance aux "familles recomposées". Sans aller jusqu'à la complication des familles royales saoudiennes où le roi peut avoir parfois jusqu'à 70 fils, il n'est pas rare d'avoir affaire aujourd'hui à des familles nombreuses recomposées de demi-frères et sœurs, qui parfois ne sont même pas demi-frères ou demi-sœurs mais juste "d'un autre lit". De la fraternité au sens étroit des frères on passe à celle des cousins, du clan, voire de l'ethnie. Les communautés des cités en cause aussi bien dans les affaires de trafics que de terrorisme sont faites de "cousins" et de "frères". On parle d'ailleurs plus de fratries que de familles. Entre parenthèses, c'est ce qui rend à mes yeux très problématique et discutable la notion de "regroupement familial" dont le sens initial a été détourné.

Si on ne veut pas se payer de mots, il faut donc chercher ailleurs que du côté des familles.
Or une autre forme de fraternité est celle acquise à travers des expériences partagées. Les compagnons d'apprentissage de métier, avec initiation finale, comme les compagnons du Tour de France, sont des frères. Les religieux d'un couvent ou d'un ordre sont des frères. De même on a longtemps parlé de "fraternité de combat", avec même la possibilité que les frères ennemis deviennent au moins un temps "amis" et que se produisent des mouvements de "fraternisation. De même encore au terme de l'initiation, un franc-maçon devient un frère.
Cette conception de la fraternité est, à mon sens, moins porteuse de difficultés que celle de la famille. Il faudrait ici se demander quelles sont les expériences qui peuvent aujourd'hui produire cette fraternité de partage. Ce pourrait être le cas de l'école et ce le fut par le passé – comme en témoigne le succès des sites comme "copains d'avant" où l'on part à la recherche de ses condisciples – à cette réserve que ici aussi le caractère "liquide" des relations sociales, pour parler comme Zygmunt Bauman, a fragilisé le lien scolaire. Le service militaire n'existe plus et encore moins la fraternité des combattants. Celle des métiers n'existe plus guère sinon de manière marginale. Il reste la fraternité de la délinquance et de la prison, celle des cités. On pourrait être tenté de considérer le partage de la pauvreté et du dénuement comme source de fraternité: tel était un des espoirs de Marx et des socialistes quand ils voyaient dans le prolétariat une seule personne faite de tous les misérables dans la déréliction. Songeons aux paroles de l'Internationale: "c'est nous les damnés de la terre….". Sauf que le comble du dénuement et de la déréliction ne réunit pas les hommes mais les sépare ou les rend passifs. Il ne serait pas impossible qu'une école repensée, dispensant un enseignement civique solide, rassemblant des enfants en uniforme, sans le moindre insigne religieux, intégrant dans chaque classe un ou deux enfants handicapés puisse reconstituer de la fraternité, mais il est probable que je rêve.

Reste à prendre la fraternité en un sens large, humaniste ou religieux – la fraternité des hommes en tant qu'hommes, en tant que membres de l'espèce humaine ou en tant que fils de Dieu.
Il vaut la peine de s'arrêter sur les bases qu'on peut lui trouver.

L'idée d'espèce humaine n'a pas été aussi facile à élaborer qu'on croirait.
Elle dépendait étroitement de l'état des connaissances biologiques qui sont restées très rudimentaires jusqu'au XXè siècle. Pour n'en donner qu'un exemple, on accuse souvent de "racisme" les hommes du XVIIIe siècle mais ils ne savent ni ce qu'on peut entendre par race ni combien on peut en compter. Tous, Linné,Voltaire et Kant compris, font des albinos une race et croient même qu'il y a une race des satyres (hommes-boucs) tant on parle des satyres dans toutes les cultures et tant les religions s'évertuent à dénoncer la bestialité…Ce n'est guère qu'avec la cartographie du génome au début des années 2000 qu'on acquiert une idée de l'espèce humaine et des variations qu'on y trouve. J'ajoute que les spéculations aujourd'hui répandues sur nos "frères les animaux" tendraient plutôt à fragiliser de nouveau l'idée d'une fraternité de l'espèce humaine. Le compassionnalisme néo-franciscain vide de son sens l'idée de fraternité humaine en voulant tellement l'étendre. Si nos frères les veaux méritent notre affection, que donnerons-nous de plus à nos frères les hommes?
Une conception de la fraternité humaine de type humaniste repose, elle, sur une définition à la manière d'Aristote de l'homme comme "être vivant ayant le logos", le logos en question recouvrant aussi bien le langage que la capacité de raisonnement et de calcul. C'est la fraternité qui est au cœur des déclarations universelles des droits de l'homme européennes – je donne cette précision pour écarter les déclarations islamiques des droits de l'homme qui n'ont ni cette base ni le même caractère universel -. C'est, de même, la fraternité engendrée par l'idée d'une communauté des esprits chez Kant, soit que cette communauté se constitue en "société civile éthique" et devienne une "Église" (La religion dans les limites de la simple raison de 1793), soit qu'elle vise à se réaliser sous la forme d'un État universel cosmopolitique (Doctrine du droit de 1797). Il faut toutefois préciser que cette fraternité si elle est "naturelle" n'a rien d'automatique et a des conditions déterminées.
Pour ce qui est de l'Eglise, elle se constitue sous le règne de la vertu, c'est-à-dire l'intention fermement fondée de remplir son devoir. Ce qui pose la question de la fraternité envers ceux qui ne pratiquent pas la vertu ou, pire, la combattent.
Pour ce qui est de l’État cosmopolitique, il tient à la conscience qu'ont les hommes d'habiter tous ensemble une même terre dont personne ne peut s'approprier une partie.

Reste la possibilité de fonder la fraternité en Dieu. Tous les hommes sont frères en tant que fils du Père.
Ici encore il y a des difficultés conceptuelles..
Soit on prend à la lettre l'affirmation et il faut croire au récit de la Genèse et donc adopter une forme ou une autre de créationnisme. Pendant longtemps, par exemple chez Bossuet, on a tenté courageusement d'articuler la Genèse et l'histoire.
Soit on prend l'affirmation en un sens figuré et il faut alors revenir d'une manière ou d'une autre à la version humaniste précédente qui en reçoit une forme de sacralité. Il en reste à mon sens quelque chose dans la manière où certains célèbrent aujourd'hui les droits de l'homme comme un principe sacré.
D'autres problèmes, et pas des moindres, ont été abondamment discutés par les théologiens et demeurent vivaces dans une religion comme l'Islam. Faut-il traiter également tous les fils de Dieu, ou bien distinguer entre croyants et incroyants, chrétiens et gentils, musulmans et koufars, entre frères d'une qualité et frères d'une autre? Ce qui engage en profondeur une réflexion sur la nature de Dieu, sa bienveillance envers tous les hommes ou seulement ceux qui le reconnaissent., sa relation à ses créatures.

Si j'en viens pour conclure à la relation entre citoyenneté et fraternité, je dirai qu'il y a là deux concepts très différents.
L'un, celui de citoyenneté, est éminemment politique et renvoie dans notre tradition aux principes d'une communauté politique dont chaque homme est souverain en tant qu'il la choisit, la veut ou la reçoit – et s'y soumet.
L'autre, celui de fraternité, est à pertinence sociale et éthique.
Ceux qui sont stricts soutiendront qu'il n'est pas besoin de fraternité puisqu'il ne s'agit que d'un sentiment alors que la politique repose sur des principes. Telle était la position du philosophe Vacherot en 1860. Beaucoup préféreront alors la remplacer par un principe de solidarité reposant sur la justice. C'est l'interprétation qu'en donne le philosophe américain John Rawls dans sa Théorie de la justice de 1971: la fraternité devient un principe normatif régissant les différences qu'on peut accepter au sein d'une société. Rawls soutiendra alors un principe de différence – qui peut passer pour un principe de fraternité – comme quoi des inégalités ne sont acceptables que si elles sont finalement au bénéfice de tous via la redistribution fraternelle ou solidaire. Le mouvement solidariste de Léon Bourgeois à la fin du XIXè siècle anticipait ces vues. La fraternité passe alors du côté de la justice distributive. Dans cette interprétation, elle perd évidemment en partie son caractère de sentiment.

Cela dit, le fameux "sentiment de fraternité" n'est pas facile à comprendre.
Soit il s'agit vraiment d'un sentiment "sentimental", avec son irrationalité et sa partialité, et la fraternité ainsi comprise ouvre la porte à tous les abus - ceux du communautarisme, du clanisme, du patriotisme nationaliste ou ethnique et du racisme. Dans la "fraternité" de notre devise républicaine, il entre un peu de ça et résonne en écho le thème de la "guerre des races" qui parcourt souterrainement tout le XVIIIè siècle ("qu'un sang impur abreuve nos sillons"). Les soupes populaires au cochon sont un autre avatar de cette fraternité – tout comme les associations caritatives islamiques.
Soit il s'agit d'un sentiment "abstrait", déjà travaillé par la réflexion, et il ne va guère plus loin qu'une bienveillance humaniste pour autrui, pour le prochain, ou pour les hommes en général. Il faudra alors affronter honnêtement les apories de la bienveillance universelle qui sont, à mon sens, au nombre de deux:
1) est-ce qu'une vision bienveillante du monde et des actions humaines permet une appréhension correcte et efficace des événements et des circonstances? Je ne le pense pas. Telle est la critique de la vision morale du monde que j'ai développée à la suite de Hegel dans mon livre Contre la bienveillance.
2) est-ce que le principe de bienveillance universelle est compatible avec les conditions d'existence de la communauté politique existante? Je ne le pense pas non plus. Kant, parlant de la société cosmopolitique, parlait d'une "communauté générale pacifique, sinon encore amicale, de tous les peuples de la terre pouvant entrer en relations actives les uns avec les autres" i, I, §62). Le même Kant parlait de l'insociable sociabilité de l'homme comme moteur de l'histoire.
Il me semble que la crise actuelle (et qui sera durable) des migrants fait clairement apparaître les problèmes multiples que posent ces "relations actives" entre peuples. L'accueil fraternel des étrangers a pour conditions limites le nombre de gens à secourir, l'intensité et la durée des flux, les capacités d'accueil et d'intégration des communautés de destination.
Le cosmopolitisme peut bien être le principe constitutif d'une société mondiale – ce principe ne fait pas disparaître pour autant la question des conditions empiriques de sa réalisation. Il me paraît à cet égard assez drôle que les mêmes bons esprits qui défendent l'idéal cosmopolite universaliste dénoncent dans le même temps une mondialisation que par définition ils disent néo-libérale.


vendredi 10 mars 2017

Réponses à cinq questions de Michel Guerrin (Le Monde) lors du débat " L’État peut-il encore avoir une ambition culturelle ? " le jeudi 9 mars 2017 de 10h à 11h30 au Forum des images à Paris dans le cadre de la journée de réflexion de la SCAM (société civile des auteurs multimédia) " Nouvelle présidence, nouvelles ambitions culturelles "



- 1 La culture en retrait. Seulement une question de moyens ?

La culture n'est pas au cœur de l'actuelle campagne électorale.
On remarquera d'abord que ce n'est pas trop étonnant au sein d'une campagne inexistante à ce jour.
Cela dit, il y a des années que la culture n'est plus une question centrale – au moins depuis 1995. Après les années Mitterrand-Lang où une politique ambitieuse a bénéficié du dynamisme culturel français des années 1960 et 1970 et a surfé sur ce dynamisme, la culture est devenue juste une question de moyens et de mesures catégorielles. Or avant de se poser la question des moyens, il faudrait avoir des fins.
De ce point de vue, le slogan du 1% du budget consacré ou non à la Culture est une absurdité aussi sacrée qu'une vache sacrée. Que veut dire en effet 1% du budget si ce budget est réduit ? Qu'est-ce que ça veut dire s'il augmente ?
Ce qui manque, c'est une analyse de la situation culturelle actuelle. Je ne suis pas énarque ni féru de chiffres mais cette situation culturelle depuis une dizaine d'années peut être résumée en 6 chiffres – pas un de plus - que personne ne conteste. Le ministère de la culture dispose pour son budget propre de 3 milliards d'euros. L'audiovisuel public dispose, lui, de 4 milliards d'euros – ce qui veut dire que Mme Ernotte a plus de moyens financiers que Mme Azoulay. Les collectivités locales, régions, agglomérations, villes dépensent 7 milliards d'euros pour la culture. Quant aux ménages, ils consacrent 70 milliards aux dépenses culturelles dont 30 pour le hardware ou les " tuyaux " (tel, internet, écrans, ordinateurs, etc.) et 40 pour les contenus. Cela veut dire que la culture " vivante " – quel que soit le jugement de valeur qu'on porte sur elle – ne coïncide plus avec la culture " culturelle ". On en connaît les manifestations : l'image et la vidéo priment sur le texte, la culture s'est touristicisée, les arts " hauts " intéressent moins que les " arts de divertissement ", l'attention a fait place au zapping et à l'immersion, etc. etc. .


- 2 L’État doit-il revoir ses missions : revoir son périmètre d'intervention, revoir l'équilibre entre ce que fait l’État et ce que font les collectivités locales, rationaliser son offre, créer de nouvelles missions ?

Je pense que oui l’État doit revoir profondément ses domaines d'action. A commencer par l'audiovisuel : même si ce n'est ni facile à dire et encore moins facile à faire ici devant des membres de la SCAM (j'en suis un moi-même), il faut réduire drastiquement les dépenses de l'audiovisuel public et donc son champ. Est-il normal que la bouillasse de France 2 entre en concurrence avec celle de TF1 ? A quoi sert France 3 ? A quoi servent le Mouv et Radio Bleu ? S'il faut garder une audiovisuel culturel et d'information, le reste doit être réduit. Et cela fait autant d'argent à réinvestir à terme ailleurs. Il faut savoir réaffecter dépenses et crédits.
Pour ce qui est de l'existant (grands établissements, patrimoine, culture d'élite), la question n'est pas de les abandonner mais de revoir leur action. Il faut être conscient qu'aujourd'hui la conservation du patrimoine n'est en rien désintéressée mais étroitement liée aux objectifs du tourisme et donc à la politique que l'on veut suivre en ce domaine. Quant aux grands établissements, il faudrait souvent, leur donner une nouvelle vie ou revenir à leur concept initial. La BNF, de même que toutes les médiathèques et bibliothèques, doit faire face actuellement à la désertion du lectorat pour cause de progrès des consultations numériques. Il faut revitaliser.D'autres établissements, comme le centre Pompidou qui a été transformé en mouroir académique, doivent revenir à leur vocation initiale. Il faut arrêter aussi de " jouer à la marchande " en voulant imiter les établissements commerciaux qui font ça mieux que le service public


- 3 Faut-il encore accentuer la politique de l'offre en construisant de nouveaux équipements culturels ?

Les seuls grands projets des derniers quinquennats et septennat ont concerné des monuments présidentiels à implantation presque exclusivement parisienne. Pour de multiples raisons, ces temps sont passés – au moins provisoirement. Il ne faut ni accentuer ni supprimer une politique de l'offre qui est de toute manière là sous forme d'institutions existantes, mais il faut aussi accepter sans état d'âme de jouer la carte de la culture d'élite là où c'est nécessaire, y compris en promouvant un " élitisme de masse " comme à la Philharmonie. J'ajoute qu'il faut regarder du côté de la décentralisation ou, mieux, de la déconcentration de l'offre. Un premier pas, même fort modeste, a été fait avec la Philharmonie, qu'on a eu l'audace de construire en bordure de périphérique et à portée des banlieues nord...

- 4 Faut-il changer de curseur et imaginer une politique culturelle axée sur la demande.

Je refuse catégoriquement une politique de l'offre de nature commerciale. Le projet macronique de viatique culturel de 500 euros pour les jeunes me paraît à cet égard absurde : faut-il vraiment financer les industries du manga, du streaming ou du jeu vidéo qui se portent très bien toutes seules ?

-5 Les piste pour une politique de la demande

En revanche, il y a une demande authentiquement respectable, qui n'est pas forcément exprimée par les individus pris dans le consumérisme et l'hédonisme, mais dont c'est le rôle des politiques et des acteurs culturels de l'identifier et de la mettre en musique, c'est ce que j'appelle la demande sociale et la demande politique. Au lieu de demande, il vaudrait mieux en fait parler de besoin. Malraux, Pompidou, Lang, chacun à sa manière, l'ont bien comprise et perçue.
A mon sens il y a deux demandes sociales et une de nature politique qui doivent être impérativement au cœur du projet du ministère.
D'abord la demande de culture à l'école, que ce soit culture, théâtre, arts plastiques, musiques. C'est un levier fondamentale de civilisation, de formation de la sensibilité et de formation civique. On en parle depuis 1985 (Chirac toujours lui, grand diseux et non faiseux) et rien n'avance ou à peine. Qu'est-ce que ça veut dire une heure d'arts plastiques au collège ? Qu'est-ce que ça veut dire étudier Molière en classe de français au lieu de le jouer ? Cela dit, c'est plus facile à dire qu'à faire parce qu'on touche là au monopole de l’Éducation nationale, à ses routines caporalistes, à ses lobbies – et notamment à l'hypertrophie des horaires et programmes..
Ensuite il y a la demande sociale de culture de proximité. Elle est plus que jamais indispensable à satisfaire. Et pas sous la forme d'une culture boboisée et notabilisée style Palais de Tokyo. Les maisons de la culture étaient faites pour répondre à cette demande. Il faut y revenir sous une forme nouvelle, comme on le voit au 104 à Paris ou au Lieu unique à Nantes. Ici encore les enjeux sont de civilisation, de sensibilisation – et de citoyenneté.
Enfin il y a la demande politique de francophonie. On croit encore en France que la francophonie, c'est pour le " prestige " et le " rayonnement ". Or la francophonie, c'est de la politique, c'est aussi un instrument politique. Notre présence réelle ou virtuelle au Maghreb est pitoyable face aux torrents de propagande saoudienne ou émirati, la langue française régresse partout, les USA pompent sans vergogne les jeunes diplômés africains, y compris quand c'est nous qui les avons formés. Il faut avoir le réalisme de comprendre, comme les Américains l'ont fait avec leur industrie cinématographique, que la culture c'est aussi et c'est même d'abord de la politique. Et ici encore il faut basculer les ressources qui sont gâchées dans l'audiovisuel public ou aller chercher de l'argent du côté du business florissant des fournisseurs de " tuyaux " - 30 milliards de rente pour les vendeurs de quincaillerie culturelle. Je suis plutôt contre l'impôt mais là il faut taxer, remettre à l'honneur l'octroi et le péage...

Question subsidiaire : quelles seraient vos trois priorités culturelles si vous étiez président de la République ?

En pleine irresponsabilité, je dirais :
- dégager toutes les après-midi à l'école et au collège pour les activités culturelles (arts, musique, théâtre, travaux manuels, sport, danse, etc.) ;
- entrer dans un processus fort et résolu de décroissance de l'audiovisuel public pour cesser la gabegie des séries françaises et des productions idiotes ;
- last but not the least, réformer le code pénal pour introduire à la place des peines de prison et de " travaux d'intérêt général ", dont personne ne sait ce que ça veut dire ni comment on les exécute, des peines de " travaux d'intérêt culturel ". Selon la gravité des délits (je ne dis pas des crimes), on serait condamné à lire La princesse de Clèves, Au bonheur des dames, La Chartreuse de Parme, Les Misérables et, pour les cas les plus graves, A la recherche du temps perdu et le condamné sortirait quand il serait capable de résumer l'affaire et de montrer qu'il a compris. Je suis certain que sortiraient, très vite, de nos prisons des êtres transfigurés.

Participaient au débat
Laurence Engel, présidente de la Bibliothèque nationale de France, Karine Berger, députée socialiste des Hautes-Alpes, Jean-Paul Cluzel, inspecteur général des Finances honoraire et Yves Michaud. Jean-Jacques Aillagon s'était fait excuser.
Sur la notion de gouvernance

Texte de cadrage préparé pour un dialogue avec Roland Ries, maire de Strasbourg, tenu le 4 mars 2017 à Strasbourg dans le cadre des Journées du Nouvel Observateur " Le progrès est-il d'actualité ? "

1) Remarques d'étymologie et de sémantique .

Il existe (et depuis longtemps) une riche constellation de termes pour parler de la gestion des choses humaines : gestion, administration, direction, gouvernement, management, et plus récemment gouvernance.
En langue anglaise le terme de governance a cours depuis longtemps et prévaut souvent sur celui de government
En français le mot de gouvernance est très ancien mais il avait en partie disparu. Il se répand à nouveau à partir des années 1990, en remplaçant de plus en plus celui de gouvernement, qui servait non seulement en politique mais aussi pour la religion et même la conduite de soi (gouvernement de l'église, gouvernement de soi).

Gouverner, comme l'indique l'étymologie, c'est manier le gouvernail de manière à faire prendre une direction au navire : c'est donc choisir une direction (dans la mesure où les éléments – courant, vents, visibilité, relief - le permettent) pour arriver où l'on veut, normalement à bon port.


2) Management, gouvernement et gouvernance

En ce sens, les termes de gouvernement et de gouvernance comportent l'idée d'un choix d'orientations qui n'est pas présent dans ceux de gestion, d'administration ou de management. La gestion, l'administration, le management consistent à faire tourner correctement les choses sur le modèle de la gestion de routine d'une collectivité domestique, d'une maisonnée ou d'un " ménage ", avec le même sens initialement que " économie " qui concerne étymologiquement les affaires de la maison et de la famille élargie.
Cette administration des choses demande parfois une prise de décision mais elle consiste le plus souvent à prévoir, organiser, commander, coordonner et contrôler. Tels sont les niveaux distingués par Henri Fayol en 1916 dans son livre L'administration industrielle et générale qui est considéré comme un des premiers livres de management et un modèle du genre.
Ce qui veut dire que dans l'idée la plus courante de la gestion, de l'administration et même du management, il n'y a pas l'idée de gouvernement au sens de choix décisifs des orientations. L'insistance sur le choix des orientations, la stratégie, viendra mais plus tardivement, dans une économie plus dynamique, plus incertaine et plus concurrentielle, dans les années 1960, chez des théoriciens du management dynamique et décisionnel comme Peter Drucker ou Igor Ansoff.
Les raisons de cette séparation entre gouvernance et management ou gestion sont assez simples :
- les grandes orientations de la gestion sont souvent stables : ce sont celles de la famille, de la prospérité de l'exploitation familiale, de l'entreprise, du métier et du secteur où opère l'entreprise.
- les grandes orientations sont définies par les demandes du marché - on dit maintenant le client.
En d'autres termes, métier et marché définissent des axes de politique stables et larges. Telle est la vision traditionnelle de l'industrie ou de la grande distribution, qui donne naissance aux puissances industrielles traditionnelles comme Michelin, les compagnies pétrolières ou sidérurgiques. Il y a plus à gérer de manière optimale (articuler des ressources, des demandes et des processus de production et de distribution) qu'à gouverner au sens de prendre des décisions d'orientation stratégique.

Dans l'idée de gouvernement ou de gouvernance, il y a en revanche celle de choix d'objectifs et d'orientations : on doit manier le gouvernail.
Cela dit, entre gouvernement et gouvernance il se glisse aussi une différence importante. Le gouvernement choisi avant tout des objectifs. Il est ensuite le pouvoir exécutif de ses choix. On parle ainsi de " changement de gouvernement " en fonction du verdict des urnes.
La gouvernance comporte cette même idée de choix mais dans un monde plus complexe où les choix sont moins faciles, plus compliqués et concernent plus d'acteurs. On doit donc définir la notion de gouvernance comme un gouvernement sous le signe de la recherche du bien commun mais dans un monde où il y a une pluralité de parties prenantes aux intérêts divers. On peut donc dire que la notion de gouvernement est " dure ", alors que celle de gouvernance est " souple ", voire " molle ". Pour parler comme Zygmunt Bauman, la gouvernance est appropriée dans un monde " liquide ".

3) La gouvernance pour elle-même

Il faut préciser cette idée générale de la gouvernance comme pilotage des actions en vue d'un bien commun dans un contexte de pluralité des parties prenantes (en anglais on parle de stakeholders) dont les intérêts peuvent ne pas être conciliables.
Les domaines pour lesquels le terme est couramment utilisé sont significatifs.
- la gouvernance des institutions internationales (Nations Unies, Banque mondiale, FMI, Union européenne, etc.) ;
- la gouvernance des associations qui ont en principe un fonctionnement démocratique visant au bien commun ;
- la gouvernance de l'internet qui doit prendre en compte des parties prenantes très différentes (opérateurs, plate formes, usagers, sociétés de technologie, commerçants, autorités, agences de défense, etc.)
- la gouvernance des universités (avec pour parties prenantes les étudiants, les professeurs, les organismes de recherche, les autorités de tutelle).

A tous ces égards, la notion de gouvernance s'applique bien à la situation d'une municipalité, ayant une visée de bien commun (sécurité, développement économique, accès à la culture, qualité de la vie urbaine, éducation,propreté, transports urbains, etc;) et une pluralité de parties prenantes : citadins, touristes, autorités, voisins, banlieusards, personnel municipal, prestataires de service.
Les changements de majorité politique peuvent impliquer des changements d'orientation mais sans brutalité excessive en raison justement de la présence de nombreuses parties prenantes.
Il est, en revanche, plus délicat de parler de gouvernance d'entreprise, bien que le terme soit à la mode, parce que le bien commun est plus difficile à définir et que les parties prenantes ont des intérêts souvent contradictoires – personnels, managers, clients, actionnaires, la société en général.

4° Questionner la gouvernance

Compte tenu de cette pluralité des acteurs et de la difficulté de définir le bien commun en question, la gouvernance a quelque chose de flou. Elle peut tourner à la gestion consensuelle d'une situation.
D'autre part, à la complexité des situations risquent de correspondre des institutions elles aussi complexes et bureaucratiques: multiplication des instances, des assemblées, des agences, prolifération des procédures. De là formalisme, ritualisme, bureaucratie, détournement des pouvoirs par ces instances, cogestion. On le voit aussi bien au niveau des organismes internationaux que des municipalités ou des grosses entreprises de service public. Gouvernance risque alors de signifie gestion molle et non innovante, avec en contrepartie une forte dose d'idéologie de la correction politique.
Enfin la complexité des situations et le procéduralisme conduisent à une prolifération des normes. La conjonction de la juridicisation et de l'idéologie du bien conduit à multiplier les normes, à inventer des modèles de bonne gouvernance (" les bonnes pratiques "). Ce qui fait la fortune des agences de notation.
C'est ainsi que la Banque mondiale définit des principes de mesure de la gouvernance en tenant compte
  • de la reddition de comptes
  • de la stabilité politique
  • de l'absence de violence
  • de l'efficacité
  • de la qualité de la régulation
  • du niveau de corruption.

De fil en aiguille on remplace la politique par la gestion et la gestion par la bureaucratie – il n'y a plus ni gouvernance ni gouvernement.



vendredi 20 janvier 2017

Bordarier à la galerie Jean Fournier
Comment qualifier ces grandes peintures carrées, d'une seule couleur mais pas vraiment monochromes puisque la couleur n'occupe pas toute la surface, avec en tout et pour tout comme "palette": du noir (une peinture), le vert très particulier du sulfate de cuivre (couleur de la "bouillie bordelaise dont on sulfate les vignes), du rouge et du violet (le violet de Mars)?
Avec une virtuosité impeccable dans le maniement du presque rien, Bordarier étale ses jus colorés avec une raclette jusqu'à ce que la forme - une forme quasiment informe, juste la forme de la couleur - prenne et atteigne les bords du tableau.
Il y a là quelque chose d'une pratique orientale ou ascétique de la peinture. Si pour le moine Citrouille de Shitao, un seul coup de pinceau, c'est toute la peinture, pour Bordarier l'étalement d'une flaque c'est la forme.
On évoquera le minimalisme, le monochromisme, toutes les pratiques du peu. Et il y a effectivement de ça. Les contempteurs du presque rien s'ébaudiront une fois de plus en dénonçant le néant de l'art contemporain. Et ils auront tort, car il n'y a là rien du gadget et rien de cynique.
Car ces peintures muettes, distantes sans être hautaines ni jouer sur le sublime produisent un effet très fort. On y sent une présence intense. Pas celle du peintre, pas celle d'une expression ou exhibition d'ego. Ce serait plutôt la présence muette et chaleureuse des fragments de fresques ou des tableaux de Piero della Francesca une fois qu'on a oublié l'histoire qu'ils racontent et qui ne nous concerne plus.
Mon expression à moi est plutôt compliquée - mais ce qui m'a rassuré, c'est que mon appareil de photo, pourtant pas trop mauvais, n'arrivait pas ou presque pas à "mettre au point". Ses logiciels perfectionnés n'arrivaient pas à trouver sur quoi se concentrer. Il m'a fallu chaque fois prendre quatre ou cinq clichés pour en avoir un d'acceptable. L'oeil de l'appareil était aussi décontenancé que l'oeil humain. J'y vois la marque de cette étrange réussite.
Jusqu'au 4 mars 22 rue du Bac Paris.

dimanche 15 janvier 2017

Galeries - Un parcours rapide le samedi 14 janvier 2016 à Paris

Avec la tendance expatriotique qu'ont les galeries parisiennes d'ouvrir des succursales à Bruxelles ou au Luxembourg, je me suis trompé. Je croyais que Buraglio exposait chez Bernard Ceysson- Paris, rue du Renard. Raté! C'était au Luxembourg.
Faute de Buraglio, j'ai rapidement parcouru chez Bernard Ceysson une exposition sur les animaux (avec la participation de Buraglio quand même) assez pathétique. Franchement, les animaux, c'est fini. Entre les abattoirs et les chiens-chiens, pas beaucoup de place pour l'inspiration.
Vincent Corpet 24 rue Beaubourg, une quasi rétrospective que l'artiste récuse comme telle, mais qui présente un choix de ses oeuvres sur près de 30 ans. Les meilleurs Corpet sont pour moi les plus picassiens - ceux où la distorsion des images a un sens visuel et non pas littéraire. Le jour où Corpet acceptera d'être lui-même sans jouer un double ou triple jeu, il sera convaincant.
Philippe Cognée chez Templon. Je n'aime pas trop cette peinture figurative cirée et patinée qui se complaît dans son savoir-faire, mais quand elle bascule dans l'abstraction ou la ruine, elle devient intéressante. C'était le cas aussi bien pour les vues de bâtiments ruinés que de foules qui se désagrègent en essaims de touches.
Alberto Cont chez Bendana Pinel. Au premier abord, la peinture de Cont semble abstraite géométrique cinétique - mais ce n'est rien de tel. Plutôt des vibrations sensibles, quasiment immatérielles. En plus superbe accrochage, pas surchargé, lumineux et calme. Incitation à prendre le temps de regarder intensément.
Michel Duport chez Baudoin-Lebon: toujours la même subtilité et délicatesse dans ces objets peintures en plâtre présentés comme des peintures sur de fausses cimaises. Il y a dans la même exposition quelques pièces de Limérat - mais je n'ai jamais trop accroché à ces reliefs graciles.
Last but not the least, Antoine Perrot et Jean-Gabriel Coignet chez Lahumière. 
Perrot est le peintre duchampien par excellence: il ne peint pas mais prélève des fragments de peinture (matières et couleurs) dans la réalité banale des objets que sont paillassons, rubans, tissus imprimés de plus ou moins bon goût. Le readymade mais...rendu à la peinture: du Duchamp rétinien. Et l'oeil de Perrot est subtil et poétique. D'un morceau de paillasson il vous fait un tableau abstrait géométrique. Peut-être devrait-il plus assumer le caractère poétique de son geste au lieu de se réfugier dans une ironie aujourd'hui un peu banale - mais je n'en suis que plus à l'aise pour dire tout l'intérêt de ce geste et la qualité sensible de cette appropriation. 
Les sculptures au sol de Coignet sont discrètement présentes - notamment une appartenant à sa série des Katarzina (en hommage évidemment à Katarzina Kobro). Comme Kobro, il devrait faire quelques petits formats: il y a encore une place pour la sculpture-bibelot car l'espace est aujourd'hui rare pour tout le monde, artistes compris.
Dernière remarque: dans ces galeries, pas ou presque pas de public jeune. On perçoit un glissement culturel net. Les nouvelles générations sont au café, dans les magasins de fripe, dans les clubs, sur leur tablette. 

samedi 31 décembre 2016


Penser avec les images

texte écrit à propos de la rétrospective de l'artiste vidéaste Rrose Present (Roser Teresa Gerona Ribas) dans l'exposition-festival Flux à Ars Santa Monica Barcelona jusqu'au 8 janvier). La traduction espagnole suit.
Roserpresent

J'ai eu la chance de rencontrer Rrose Present dès sa série de vidéos Infraleve et Museo de 2009, quand elle commençait à démonter les mécanismes de l'art contemporain et du monde de l'art, les critères esthétiques et le goût.
Ce n'est pas parce que certaines de ses séquences croisaient des idées que j'avais avancées dans L'art à l'état gazeux ou Critères esthétiques et jugement de goût que j'ai tout de suite aimé ce travail, même s'il ne faut jamais écarter la part de la vanité d'auteur, mais pour son intelligence aiguë, sa pertinence et son élégance : deux mains gantées de blanc manipulant sur fond noir quelques objets nous économisaient de longues démonstrations critiques.
L'homme de mots et d'arguments que je suis a toujours eu une immense admiration pour la clarté, l'intelligence, la profondeur et l'efficacité que les artistes visuels peuvent atteindre avec une seule image, quelques plans et trois ou quatre objets anodins. Combien de livres n'ont pas été écrits tout au long du XXème siècle pour dénoncer l'homme prothésé et mécanisé de la civilisation industrielle qui s'annonçait dès les années 1920 et qui règne depuis lors, alors que le dadaïste Raoul Hausmann en dit autant et même plus en une seule œuvre de 1917 – L'esprit de notre temps – avec une tête de mannequin en bois, un fragment de décimètre et quelques boîtes de métal de récupération.
Pareillement, ce que j'ai tout de suite admiré et admire toujours autant chez Rrose Present, c'est sa capacité à énoncer les choses les plus profondes en quelques images et quelques gestes.

Sa vidéo Life de 2013 montre en quelques dizaines de secondes comment une vie flamboie, danse, s'élève, se consume et finit par se réduire en cendres sur fond d'une silhouette aux gestes fragiles et gracieux. C'est à décourager le philosophe et le penseur qui ont besoin, eux, de longues et pesantes déductions – et c'est si juste sans rien qui pèse.
De même Réflexion de 2012 dit avec ces doigts qui ne parviennent pas à se libérer des fils d'un chewing-gum l'embarras et la difficulté de toute vraie réflexion. Le philosophe viennois Otto Neurath, qui commença par être proche de Wittgenstein, disait que toute interrogation philosophique a la forme « je ne sais plus où j'en suis ». Rrose Present le sait et le dit mieux que quiconque.

Ceci me conduit à la seconde raison de mon admiration pour le travail de Rrose Present : l'humour modeste et jubilatoire de ses démarches – un côté Tongue in cheek à la Duchamp, l'air de rien.
Les messages chez Rrose Present (et encore le mot « message » est-il inapproprié) ne sont jamais lourds ni pesants, à la différence de ce que l'on voit chez beaucoup d'artistes (y compris et surtout d'artistes vidéos) politiquement et socialement engagés – je ne veux nommer personne mais plusieurs noms connus auraient ici leur place -, qui nous martèlent des évidences aussi banales que des messages publicitaires, qui veulent nous montrer les faits à travers " le poids des mots et le choc des photos " (je cite le slogan publicitaire d'un hebdomadaire français de reportage à sensation, Paris-Match).
Les critiques de Rrose Present sont toujours subtiles, ironiques, graves mais sans lourdeur, sans perdre rien de leur acuité et encore moins de leur caractère offensif. J'en veux pour preuve la vidéo de 2004 Miracle House sur la spéculation immobilière, où, à l'aide d'une toute petite maison modèle réduit en plâtre changée de place et d'échelle selon les plans, elle passe en revue les mensonges du marché immobilier sous toutes ses facettes. Et pourtant cette vidéo est née d'une situation douloureuse et même horrible puisqu'une nuit de 2000, Rrose fut victime de la destruction de tout son appartement, lieu de vie et lieu de travail, probablement en raison d'un acte criminel pour rendre l'immeuble inhabitable et faire place à une opération de spéculation immobilière...

Rrose Present n'est pas seulement une intelligence critique et ironique. Il y a toujours une poésie étrange, sérieuse en même temps que détachée, dans le regard léger et amusé qu'elle porte sur la société et les rituels sociaux. Elle dit les choses graves et profondes avec grâce, dans les virevoltes d'une main ou les ondulations d'une silhouette. Ceci n'exclut pas la force de l'émotion mais s'il y a un refus, c'est bien celui de l'exhibitionnisme des sentiments.

Dans les années récentes, quelque chose de nouveau se passe.
Le travail est plus structuré, les séquences plus longues. Les images et les sons sont destinés à être présentés sur de grands moniteurs. Rrose Present travaille comme auparavant les scénarios à partir d'une idée-clef à la fois simple et forte, mais les images et les sons, au lieu de transmettre directement l'idée, deviennent des matériaux qui ajoutent une couche de sens à l'expression de l'idée.
L'idée simple en question peut être le brouillage et la cacophonie des images qui nous arrivent dans le déluge d'émissions des canaux d'information ; ce peut être la violence des affrontements qui se voient inévitablement grossis et esthétisés par les médias, l'énigme d'une image fixe brouillée tirée d'un film lui-même énigmatique de Samuel Beckett, l'idée de « sortir » - de quoi au juste ? Et pour aller où ? Partout ? Nulle part ? N'importe où ?
Les sons jouent maintenant un rôle important par leur présence ou leur absence, leur montée et leur disparition, par leurs variation d'intensité. Les images passent par des filtres, sont distordues en fonction des sons, colorées ou décolorées jusqu'à l'exténuation. Souvent la séquence part d'une abstraction et graduellement les scènes deviennent reconnaissables avec l'accompagnement des sons. Je suis particulièrement impressionné par la manière dont les sons nous accrochent aux images, un peu comme lorsque Marie-Jo Lafontaine captait l'attention par le martèlement des sons dans ses premières vidéos et notamment La Marie-Salope.
En fait, la densité du travail vidéo de Rrose Present a changé.
Auparavant, dans Pensar con las manos ou Infraleve, elle s'adressait directement à nous spectateurs avec une fausse naïveté dialogique – la fausse naïveté du dialogue socratique – en nous montrant ses idées et ses émotions sans s'arrêter au médium de l'image. Dans des séquences très courtes, les images devaient d'abord transmettre et pour cela être transparentes – comme une sorte de miroir sans tain qu'on traverse vers ce qui est dit et montré. Cette transparence qui semble si simple était en fait très travaillée : il fallait que l'image n'eût rien d'esthétique, rien qui détourne du concept, qu'elle soit compréhensible et " non-contemporaine " afin que la métaphore opère sans distraction par le passage dans le médium. Une camera fixe captait sur un fond noir les actions des protagonistes, ces mains gantées de blanc qui manipulaient les objets de la démonstration. Il n'y avait pas de réflexion sur l'image et tout l'effort portait sur le message.
Depuis 2013, Rrose Present fait passer ses idées sur la guerre, les migrations, la fragilité de la vie et du monde par un travail beaucoup plus sophistiqué, expérimental, sur les images, les sons – sur la vidéo comme médium. Elle dit elle-même qu'en prenant ses distances avec les codes du monde de l'art, qui sont aussi contraignants dans le monde de l'art vidéo que dans le monde de l'art tout court, elle s'est engagée dans une démarche plus expérimentale, plus personnelle et plus risquée aussi pour la communication.

Les réalisations de Rrose Present des dernières années montrent plus d'engagement dans deux directions – la critique sociale et politique et la vie personnelle. Ce qui était implicite sous le regard " désarmant " de l'humour apparaît explicitement mais aussi plus émotionnellement.

La critique sociale et politique de Rrose Present déborde maintenant les sujets de l'art - mais en faisant toujours une place importante au champ esthétique. Sa critique n'est en effet jamais directe mais passe, séjourne et se donne à travers le médium cette fois esthétisé.
Il y a là une intuition très forte de " l'esprit de notre temps ".
Nos modes de représentation esthétisent aujourd'hui tout ce qui passe à travers eux en le rendant virtuel, en le mettant à distance – tout bêtement en le « médiatisant » au sens de l'étymologie : que ce soient migrants, pape, manifestants, scènes de guerre électronique, tout devient matériau esthétique. On ne peut pas ne pas penser en regardant les vidéos de Rrose Present à Dziga Vertov et à son Homme à la camera : toute la réalité de la vie, toute sa pulsation, ses violences comme ses bonheurs, passent par l'image, par la camera, et maintenant par la vidéo devenue une sorte de Dieu qui voit tout, entend tout et sait tout – aussi bien pour les artistes que pour les militaires, les policiers, les gestionnaires de la ville et des espaces publics. Rrose Present dérègle ces modes d'appréhension en les parasitant, en les faisant passer par des filtres qui les décomposent, les colorent et les sonorisent, en un processus de montage et démontage en boucle.

Il y a aussi la vie personnelle – comme vie émotionnelle à la racine de cette volonté d'art qui est aussi bien source de la démarche qu'apaisement et baume pour les blessures.
Ici je m'aventure sur un terrain difficile, qu'on ne sait jamais trop comment aborder.
Jusqu'ici cette dimension émotionnelle était visible, mais à peine ou bien comme en passant, avec une pudeur qui gommait ce qu'il pourrait y avoir de pathétique sous un sourire - à travers les mains d'illusionniste de l'artiste ou sa silhouette gracieuse qui passait fugitivement. Elle était déjà plus visible à la nature même de l'interrogation de l'artiste – une interrogation revenant avec obstination sur les conditions de sa propre activité. Miracle House sublimait, au sens psychanalytique, la douleur d'une dévastation personnelle lors de la destruction de son lieu de vie. Pensar con las manos répondait mine de rien aux manipulations du monde de l'art contemporain.
Tout récemment, et notamment dans Tempesta, Rrose Present a pris directement pour matériau sa vie et sa mémoire à travers des flashes de souvenirs, des grondements de tonnerre, des éclairs de foudre. Ce n'est qu'un commencement, fort et même violent.
Le plus intéressant en ce point est que ce changement est porteur d'un effet d'après-coup qui fait revoir autrement toute l’œuvre : le spectateur attentif ne peut pas ne pas projeter en arrière sur les œuvres un regard conscient de ces chocs émotionnels forts qui les animent, les suscitent et l'alimentent. Rrose Present est un séismographe. Je crois même que s'il y a un sens à donner au " Present " de son nom, c'est bien ce sens de " présence immédiate aux choses, aux personnes, aux événements ", à tout ce qui fait la richesse d'un monde.
Si Rrose Present va plus avant dans cette direction, elle risque de nous donner quelque chose d'encore plus intense et perturbant car sa sensibilité était jusqu'ici tenue à distance par la volonté de transmettre. Si ces barrières s'effacent, cette œuvre déjà très riche prendra une dimension impressionnante, sans perdre de sa subtilité...
Paris 10 octobre 2016

Pensar con las imágenes

Tuve la oportunidad de conocer a Rrose Present a través de su serie de vídeos Pensar con las manos, 2009, cuando ella empezaba a desmontar los mecanismos del arte contemporáneo, del mundo del arte, los criterios estéticos y de gusto.
No
fue debido a que algunas de sus secuencias (Infraleve y Museo) convergían con las ideas que yo había avanzado en El Arte en estado gaseoso o Critères esthétiques et jugement de goût que su trabajo me agradó desde el principio, aun a pesar de la vanidad que como autor pudiera ejercer sobre mi. Fue por su aguda inteligencia, su pertinencia y elegancia: dos manos enguantadas en blanco sobre fondo negro manipulando algunos objetos nos economizaban largas explicaciones críticas.
Como hombre de palabras y argumentos que soy siempre he sentido una inmensa admiración por la claridad, la inteligencia, la profundidad y la eficacia que algunos artistas visuales pueden llegar a alcanzar con una sola imagen, algunos planos y tres o cuatro objetos ordinarios. Cuantos libros no se han escrito a lo largo del siglo XX para denunciar al hombre-prótesis y mecanizado de la civilización industrial, que ya se empezó a anunciar en 1920 y que impera desde entonces, mientras que el dadaista Raoul Hausmann dijo lo mismo o más en una sola obra de 1917 – El espíritu de nuestro tiempo - con una cabeza de maniquí de madera, un fragmento de cinta métrica y algunas latas de metal recicladas.
Del mismo modo, lo que de inmediato admiré y sigo admirando hoy en Rrose Present es su capacidad para enunciar las cosas más profundas en solo algunas imágenes y unos pocos gestos.

Su vídeo
Life del 2013 muestra en poco menos de 10 segundos como una vida se enciende, baila, se eleva, se consume y acaba reducida a cenizas sobre el fondo de una silueta con gestos frágiles y elegantes. Es para desalentar al filósofo y al pensador ya que ellos necesitan de largas y pesadas deducciones – y aquí en cambio nada pesa.
Asimismo en Reflexión del 2009 -12 con unos dedos que no consiguen liberarse de los hilo de una goma de mascar nos hablo sobre lo embarazoso y dificultoso de toda verdadera reflexión. El filósofo vienés Otto Neurath, que en sus inicios fue próximo a Wittgenstein, decía que toda interrogación filosófica tiene la forma de “je ne sais plus où j'en suis”. Rrose Present lo sabe y lo dice mejor que nadie.

Esto me lleva a la segunda razón por la que admiro el trabajo de Rrose Present: el humor modesto y jubiloso de sus planteamientos – con un toque “Tongue in cheek” a la manera de Duchamp, como quien no quiere la cosa.
Los mensajes en Rrose Present (e incluso la palabra "mensaje" es inapropiada) no son jamás densos ni pesados, a diferencia de lo que sucede con muchos artistas (incluidos y sobre todo los de vídeo) comprometidos política y socialmente. No voy a dar nombres, pero varios nombres conocidos tienen su lugar aquí – que nos bombardean con evidencias tan banales como las de los mensajes publicitarios, que quieren mostrarnos los hechos a través de “el peso de las palabras y el impacto de las imágenes” (cito el eslogan publicitario de un semanario francés de reportajes sensacionalistas, Paris-Match).
Las criticas de Rrose Present son siempre sutiles, irónicas, graves pero sin pesadez, no pierden nada de su agudeza y menos aún de su carácter ofensivo. Un ejemplo de ello es el vídeo del 2004 Miraclehouses sobre la especulación inmobiliaria, donde con una pequeña casita modelada en yeso cambiandola de lugar y de escala según los planes, ella pasa revista a las mentiras del mercado inmobiliario bajo todas sus facetas. Y sin embargo este vídeo nació de una situación dolorosa y hasta horrible ya que una noche del 2000, Rrose fue víctima de la destrucción de todo su piso, que era su vivienda y lugar de trabajo, probablemente por un acto criminal para convertir en inhabitable el inmueble y dar paso así a una operación de especulación inmobiliaria...

Rrose Present no posee solamente una inteligencia crítica e irónica. Siempre hay una extraña poesía. Seria y al mismo tiempo desenfadada, en la mirada ligera y divertida con la que ella observa la sociedad y los ritos sociales. Ella dice las cosas graves y profundas con gracia, en los volteos de una mano o en las ondulaciones de una silueta. Esto no excluye la fuerza de la emoción, pero si de alguna cosa huye, es del exhibicionismo de los sentimientos.

En los últimos años, algo nuevo está pasando.
El trabajo está más estructurado, las secuencias son más largas. Las imágenes y los sonidos están destinados para ser proyectados en pantallas de gran formato. Rrose Present trabaja como anteriormente los escenarios a partir de una idea-clave a la vez simple y fuerte, pero esta vez las imágenes y los sonidos en lugar de transmitir directamente la idea se convierten en materiales que añaden una capa de significado a la expresión de la idea.
La idea simple en cuestión puede ser la interferencia y la cacofonía de las imágenes que nos llegan del diluvio de emisoras de los canales de información; puede ser la violencia de los enfrentamientos que vemos inmediatamente magnificados y estetizados por los medios de comunicación, el enigma de una imagen fija intervenida extraída de un film a su vez enigmático de Samuel Becket, la idea de “salir”. ¿De qué? ¿Para ir dónde? ¿A todas partes? ¿ A ningún lugar? ¿A cualquier lugar?
Los sonidos ahora adquieren un papel importante por su presencia o ausencia, su aumento o desaparición, por sus variaciones de intensidad. La imágenes pasan por filtros, están distorsionadas en función del sonido, coloreadas o decoloradas hasta la extinción.
A menudo la secuencia parte de una abstracción y gradualmente las escenas se hacen reconocibles con el acompañamiento del sonido. Estoy particularmente impresionado por la manera en que los sonidos nos aferra a las imágenes, un poco como cuando Marie-Jo Lafontaine capta la atención por el martilleo de sonidos en sus primeros vídeos y especialmente La Marie-Salope.
De hecho, la densidad del trabajo en vídeo de Rrose Present ha cambiado.
Anteriormente en
Pensar con las manos o Infraleve, se dirigía directamente a nosotros espectadores, con una falsa ingenuidad dialógica – la falsa ingenuidad de un diálogo socrático – mostrándonos sus ideas y sus emociones sin pararse en el medio de la imagen por si misma. De secuencias muy cortas, las imágenes principalmente debían transmitir, y para ello habían de ser transparentes - como una especie de espejo unidireccional que se atraviesa hacia lo que es mostrado y dicho.
Esta transparencia que parece tan simple es fruto de un trabajo muy elaborado: era necesario que la imagen no tuviera ningún mimetismo estético, que nada la distrajera del concepto, que fuera inteligible y “no-contemporánea” con el fin de que la metáfora operara sin distracción al pasar por el medio.
Una cámara fija captura sobre un fondo negro las acciones de las protagonistas, estas manos (con o sin guantes blancos) que manipulan los objetos de la demostración.
No había reflexión sobre la imagen - medio, y toda el esfuerzo revertía en el mensaje
Il n'y avait pas de réflexion sur l'image et tout l'effort portait sur le message.
Después del 2013, Rrose Present muestra sus ideas sobre la guerra, las migraciones, la fragilidad de la vida en el mundo con un trabajo mucho mas sofisticado, experimental, sobre las imágenes, los sonidos – sobre el vídeo como médium. Ella dice que tomó distancia con los códigos del mundo del arte, que son tan constrictivos en el mundo del arte del vídeo como en el mundo del arte en general, embarcándose en un planteamiento más experimental, más personal y arriesgado en cuanto a la comunicación.

Las realizaciones de Rrose Present de los últimos años muestran un mayor compromiso en dos direcciones – la crítica social y política y la vida personal. Lo que antes estaba implícito bajo la mirada "desarmante" del humor ahora aparece más explícita y también algo más emocional.

La crítica social y política de Rrose Present ahora desborda los temas del arte – pero dejando siempre un lugar importante al campo estético. Su crítica, efectivamente. nunca es directa pero pasa, permanece y se lleva acabo a través del medio esta vez estético.
Hay una intuición muy fuerte de "el espíritu de nuestro tiempo."
Nuestros modos de representación estéticos actuales y todo lo que pasa a través de ellos en el hacer virtual, manteniendo una distancia – tontamente en el "mediador" en el sentido etimológico: tanto si se trata de inmigrantes, del Papa, de manifestantes como de escenas de guerra electrónica; todo se convierte en material estético.
Uno no puede dejar de pensar mientras ve los vídeo de Rrose Present en Dziga Vertov y su
Hombre de la cámara: en toda la realidad de la vida, en toda su pulsión, sus violencias y sus felicidades, pasan por la imagen, por la cámara y ahora por el vídeo convertido en una especie de Dios que lo ve todo, lo oye todo y lo sabe todo – tanto en lo que concierne a los artistas como a los militares, policías, administradores de la ciudad y de los espacios públicos. Rrose Present interfiere estos modos de aprehensión parasitándolos, haciéndolos pasar por los filtros que los descomponen, los colorean y los sonorizan, en un proceso de montaje en bucle.

También hay la vida personal – como la vida emocional en al raíz de esta voluntad de arte que es a su vez fuente del proceso como apaciguador y bálsamo para las heridas.
Aquí me aventuro en un terreno difícil, que nunca sabe muy bien como abordar.
Hasta ahora esta dimensión emocional era visible, pero apenas o de paso, con un pudor que borraba con goma lo que podría allí haber de patético bajo una sonrisa - a través de las manos de ilusionista del artista o su silueta graciosa que pasaba fugazmente.
Ella era más visible en la naturaleza misma de la interrogación del artista - una interrogación que vuelve obstinadamente sobre las condiciones de su propia actividad. Miraclehouses sublimadas, en el sentido psicoanalítico, el dolor de una devastación personal después de la destrucción de su lugar de vida. Pensar con las manos respondía, como quien no quiere la cosa, a las manipulaciones del mundo del arte contemporáneo.
Muy recientemente y especialmente en "Tempesta", Rrose Present ha tomado como material su vida y su memoria a través de flashes de recuerdos, de truenos, de relámpagos. Esto no es más que un principio, fuerte e incluso violento.
Los más interesantes en este punto es que este cambio es portador de un golpe de efecto que hace revisitar de otro modo toda su obra: al espectador atento le es imposible no proyectar retrospectivamente sobre las obras una mirada consciente de estos shocks emocionales fuertes que las animan, las suscitan y las alimentan. Rrose Present es un sismógrafo. Creo incluso que si hay un sentido que atribuir a "Present" de su nombre, este sería el de "presencia inmediata de las cosas, de las personas, de los acontecimientos", de todo lo que hace la riqueza de un mundo.
Si Rrose Present ahonda en esta dirección, corre el riesgo de darnos algo todavía más intenso y perturbador debido a que hasta ahora su sensibilidad fue mantenía a distancia por la voluntad de transmitir. Si estas barreras desaparecen, esta obra ya de por si rica tomará una dimensión impresionante, sin perder el más mínimo de su sutileza...


el 10 de octubre 2016